HISTOIRE DE BOURGES
AU XX ième SIECLE : VERS LA GUERRE
1938 / 1939
Une visite présidentielle
Les Sénatoriales de 1938
Le Parc des Sports en question
La Salle des Fêtes, future Maison de la Culture
L'Hôtel-Dieu en construction
Préparatifs de guerre
Les derniers faits de l'avant guerre
Les 150 ans de La Révolution Française
La déclaration
1938, les ambitions Allemandes en matière
de territoires sont à leur apogée. Les démocraties
sont faibles face à la volonté hégémonique
d'Hitler. Les Etats-Unis restent neutres, l'URSS est isolée,
quant à la Grande Bretagne, elle est prête à
tous les compromis pour obtenir la paix. La situation de la France
est plus tortueuse ; d'une part, elle suit les Anglais par solidarité,
et d'autre part sa faiblesse politique, économique et
militaire ne lui permet pas de faire cavalier seul face à
"l'ennemi héréditaire".
Hitler, par étapes successives,
tisse sa toile. En mars 1938, c'est l'Anschluss, qui réunit
l'Autriche au IIIe Reich, puis à l'automne, alors qu'il
va s'emparer de la Tchécoslovaquie et que la guerre est
imminente, c'est la conférence de Munich : Anglais et
Français cèdent, Daladier rentre ovationné.
Cette reculade n'est en fait qu'un encouragement supplémentaire
pour le Nazi de Berlin.
Dans ce climat de guerre toute proche,
Bourges va recevoir une importante visite, celle du Président
de la République.
UNE VISITE PRESIDENTIELLE
A BOURGES
C'est au mois de novembre 1937 que fut
décidé le principe de faire inaugurer la Foire
Exposition, XIXe du genre, par Le Président de la République
en personne, c'est alors Albert Lebrun qui occupe cette fonction.
Après plusieurs péripéties, demandes d'audiences
et autres entrevues, la visite fut fixée au 25 juin 1938.
Mais l'emploi du temps du premier personnage de l'Etat n'est
jamais très flexible. Aussi, le 16 avril 1938, un communiqué
de l'Elysée informa le pays et le Berry, que Monsieur
Albert Lebrun "répondant à l'invitation qui
lui avait été faite, se rendrait à Bourges
le 18 juin prochain". Le 18, ce n'est pas le 25 ... et il
fallut, dans ces conditions, après avoir écarté
l'erreur de frappe, modifier les dates d'ouverture et de clôture
de la Foire Exposition de Bourges.
C'est alors le temps des préparatifs,
tout doit être prévu, le circuit des lieux à
visiter, le logement des 37 motocyclistes de la garde mobile
chargés de l'escorte présidentielle, mais aussi
la localisation des points d'eau. Laudier écrit au Président
du Conseil car il est informé du départ de Bourges
du 95e R.I. :
"Mon Cher Président et Ami ,
M. Le Président de la République sera l'hôte
de la Ville de Bourges le samedi 18 juin prochain. A cette occasion,
les honneurs civils et militaires doivent lui être rendus.
Or, j'apprends que la 9e Division à laquelle appartient
le 95e R.I. doit partir la semaine prochaine pour le camp de
Mailly.
Il n'est pas possible de concevoir que notre glorieux 95e R.I.
si intimement mêlé à l'histoire de Bourges,
ne soit pas là pour rendre les honneurs au Chef de l'Etat..."
L'organisation de la visite se poursuit
; c'est le décret du 14 juin portant sur le stationnement
et le parcage des voitures automobiles, c'est aussi la demande
à Monsieur l'Archiprêtre de la Cathédrale
et Messieurs les Curés des paroisses de Notre-Dame, Saint-Bonnet
et Saint-Pierre-le-Guillard, qui reçurent la lettre suivante
signée du libre-penseur Laudier :
"A l'occasion de la visite de M. le Président
de la République, j'ai l'honneur de vous prier de bien
vouloir donner des instructions au personnel sous vos ordres
pour que les cloches de votre église soient sonnées
à toutes volées, le samedi 18 juin 1938 à
10 h 45."
Le programme de la journée est copieux
: l'arrivée faite à la gare, la traditionnelle
gerbe est déposée au Monument aux Morts, avant
de rejoindre l'Hôtel de Ville. Un court passage d'un quart
d'heure à la Cathédrale avant d'inaugurer la Foire,
et c'est le banquet.
L'après-midi, tout doit commencer avec la pose de la première
pierre à l'Hôtel-Dieu. Il sera 16 H 20 lorsqu'Albert
Lebrun visitera le Palais Jacques Coeur et se rendra à
Séraucourt. Côté industrie, une visite de
l'Aérogare et des Ets Hanriot est prévue, puis
l'Artillerie pendant vingt minutes... le retour à la gare
s'effectue avec un passage aux Prés-Fichaux et le départ
en train est programmé à 18 H 45. Une sacrée
journée !
Ainsi, conformément au protocole,
Albert Lebrun arrive en gare de Bourges à 10 h 45, il
est accueilli par le Sénateur Maire Henri Laudier. Le
Président de la République est accompagné
du Ministre de l'Air, Guy La Chambre, de celui de l'Education
Nationale, Jean Zay, du Ministre du commerce Gentin, et de nombreuses
personnalités militaires. Albert Lebrun passe en revue
la compagnie d'honneur du 95e régiment d'infanterie, tandis
que "La Marseillaise" retentit sous la baguette du
chef Dubois. C'est ensuite le passage devant des enfants en costume
traditionnel berrichon, alors que la petite Geneviève
Gautier lit un compliment dû au talent du poète
local berrichon, Hughes Lapaire.
Dans une visite présidentielle, même sous la troisième
République, ce qui est important, ce sont les discours.
Après les remerciements d'usage, le contenu est souvent
intéressant, d'autant plus que la période s'y prête.
Si le premier discours de Laudier à l'Hôtel de Ville
est assez conventionnel, il évoque uniquement "ce
coeur de France qui a toujours compris son devoir et qui dans
toutes les circonstances et les périls de la patrie, a
su donner généreusement le sang de ses enfants
ou pourvoir aux plus pressants besoins de la Défense nationale".
Albert Lebrun répond lui aussi de manière assez
classique, il parle "des mesures nouvelles tendant à
faciliter l'établissement des budgets départementaux
et communaux mis à rude épreuve dans ces dernières
années", puis il poursuit en rappelant qu'il est
venu à Bourges, "il y a neuf lustres, c'est à
dire si je sais bien compter, quarante cinq ans", il reviendra
plus longuement sur cette période, cette partie de discours
ayant profondément marqué les Berruyers.
A la cathédrale, le Président
de la République est accueilli par Monseigneur Fillon,
l'Archevêque de Bourges, avant de s'en aller inaugurer
la Foire Exposition.
Les discours sont alors plus concrets, Laudier dira par exemple
: "Il nous faudra bientôt songer à créer
un Palais de la Foire, à souder le Parc des Expositions,
le Parc Zoologique et le Muséum d'Histoire Naturelle au
Parc des Sports projeté, présentant ainsi un ensemble
harmonieux où se conjugueront toutes les manifestations
créatrices du génie français ; d'un côté
le commerce, l'industrie, l'agriculture, le travail, les métiers
et la technique, de l'autre les sports et l'éducation
physique". Sur ce thème, c'est Gentin, le Ministre
du Commerce qui va répondre en insistant sur la nécessité
pour les industries d'exporter. Ce discours avait une connotation
très moderne.
Comme dans toute réception à
ce niveau sous la Troisième République, il y a
un temps pour les discours, un autre pour le banquet. Celui-ci
se déroule à la Halle au blé et sont invités
687 convives, dont 44 à la table officielle afin de déguster
le menu suivant :
Les Petits pâtés berrichons
La Galantine de Volaille Truffée
Le Jambon à la Gelée
Le Brochet de la Loire
Sauce Hollandaise
Le Gigot du Berry à la Printanière
Les Asperges Sauce Mousseline
Le Poulet de Grain Roti Charles VII
La Salade des Ribauds
Les "Crottins" de Chavignol
Les Gauffrettes Vanillées
Les Fruits Divers
Les Mignardises Berriaudes
Café-Liqueurs
Les Vins Régionaux:
Le Blanc de Quincy
Le Rosé et le Rouge du Sancerrois
Le Chavignol (cuvée spéciale)
suivaient d'autres vins comme un Bourgogne,
un Chambolle Musigny 1929 et un Champagne Piper Heidsieck-Lanson,
Au dessert, à nouveau des discours, Laudier rappelle que
le dernier Président de la République à
avoir visité Bourges fut Mac-Mahon en 1877, puis il raconte
longuement l'histoire de Bourges, de César à la
période contemporaine. Il termine son propos en décrivant
sa perception du Berrichon :
" Ce Berrichon pacifique, parfois
peut-être "un peu pêcheur de lune", est
croyez-moi un amant passionné de la démocratie.
Démocrate sincère, à la fois fervent et
pondéré, il ne répugne à aucune réforme
sociale si audacieuse soit-elle, mais il estime qu'elle doit
se réaliser dans la légalité et la paix.
Prudent, avisé, clairvoyant, il évite les querelles,
il aime ardemment la probité, le respect du bon sens,
l'ordre et le travail.
Le Berrichon, à l'intérieur désire que l'on
mette un terme aux agitations stériles et à l'outrance
des passions partisanes. A l'extérieur, il exige une paix
forte et durable".
Au cours d'autres discours, des personnalités
locales s'exprimeront, M. Gestat, le Président du Conseil
Général, puis M. Mauger le Doyen des parlementaires.
Et ce fut la réponse attendue d'Albert Lebrun,
il remercia les précédents orateurs avant de se
souvenir de Bourges :
"J'ai gardé un attachement
particulier pour votre ville, elle se relie dans ma mémoire
à l'une des années les plus vivantes et les plus
agréables de ma jeunesse.
C'est ici qu'en 1892 et 1893, j'ai accompli une année
de service militaire en qualité de sous-lieutenant au
1er régiment d'artillerie de campagne.
Ici, en Berry, je me trouvais transporté dans une existence
nouvelle de liberté, de grand air, de sport. Magnifiques
randonnées à cheval à travers le polygone
tout au long de jolis chemins d'herbe de la campagne berrichonne...."
Il poursuivit longuement en se rappelant
quartier par quartier, les transformations qu'il avait déja
observées, puis il fit à son tour l'historique
des Etablissements Militaires et de l'Usine d'Aviation, avant
d'évoquer les problèmes politiques de l'heure,
en quelques phrases bien structurées :
"Il n'est pas un Français,
si éloigné soit-il des avenues de la politique,
qui ne comprenne la gravité de l'heure, qui ne sache avec
quelle activité des pays situés à nos portes
accumulent les instruments de guerre et qui ne doivent être
prêts à concourir au salut de son foyer, de sa famille,
de la patrie en acceptant de collaborer au grand labeur national
dans la limite de ses forces."
Ainsi, Albert Lebrun demandait à ses compatriotes de "relever
les manches", surtout dans les industries de production
de matériel militaire, il le redira tout au long de cette
journée. Il y a dans ses propos la vision de la guerre
et de la défaite d'un pays qu'il sent mal préparé,
à la fois sur le plan matériel et moral. La chanson
à succès, dans ces années-là n'est-elle
pas "tout va très bien Madame la Marquise"....
Après ce repas de légende,
l'après-midi fut consacré à la pose de la
première pierre des bâtiments du nouvel Hôtel-Dieu.
Le Président manipule avec une grande expérience
ces types d'instruments que sont la truelle et l'auge.
Toujours dans l'après midi, Albert Lebrun effectuera une
rapide visite de l'Aérogare, il faut dire qu'il n'y a
qu'un seul bâtiment à découvrir, il se fait
néanmoins expliquer par les représentants de la
Maison Hanriot, et en particulier par Marcel Haegelen, les caractéristiques
des nouveaux prototypes de la firme berruyère. Ensuite,
il s'en ira au quartier du 105e R.A.L., là même
où il passa une année à la fin du siècle
précédent. La presse locale signale qu'il ne peut
pas cacher en cet instant, une certaine émotion.
La fin de la visite est classique, en retournant vers la gare,
il fait une halte au Jardin des Prés-Fichaux, et face
à l'Eternelle Tourmente, sombre présage, Laudier
explique la génèse et la réalisation du
jardin dont il est fier. C'est à 18 H 30 que le train
présidentiel s'ébranle après une des grandes
journées, officielle et populaire qu'a connu la ville
de Bourges dans l'entre-deux-guerres.
Cette visite marque en quelque sorte l'apothéose
pour Henri Laudier, il a montré l'ensemble de ses réalisations
depuis 1919, il a fait part de ses nombreux projets pour les
années à venir en terme de construction, enfin
il a voulu donner des preuves de son attachement à la
démocratie et au pouvoir légal. Après ce
mémorable 18 juin 1938, Laudier n'aura plus d'autres grandes
joies, la maladie tout d'abord va progressivement le handicaper,
et puis les graves évènements qui vont surgir,
et pour lesquels, par amour de sa ville, il fera allégeance
à Pétain, sa fin ne sera pas à l'image de
sa longue vie.
LES SENATORIALES DE 1938
C'est dans une ambiance d'avant-guerre
que vont se dérouler les élections sénatoriales,
le 23 octobre 1938. Les problèmes internationaux, avec
les démocraties de l'Europe Centrale face aux nazis prennent
le pas sur ceux du Berry.
Dès le 3 août, Marcel Plaisant faisait un discours
devant ses amis radicaux dans lequel il leur disait :
"Ce sont des veillées de guerre que nous avons passées
le 21 mai, à propos des élections en Tchécoslovaquie.
A qui devons-nous le salut : à l'action conjuguée
de la France et de la Grande Bretagne, à la fermeté
de notre langage devant l'impudence du dictateur. Mais la menace
demeure".
Marcel Plaisant voyait juste, ce sera un
homme irréprochable dans les périodes qui s'annoncent.
Dans un courrier envoyé au Ministère de l'Intérieur,
le Préfet du Cher, le 3 octobre 1938 fait le point de
la situation, il écrit que "les évènements
graves de ces dernières semaines ont détourné
les esprits des préoccupations électorales et aucun
élément nouveau n'est venu modifier la situation
des 5 ou 6 compétiteurs". Ils sont en effet une demi-douzaine
à postuler au poste envié de sénateur. Le
préfet ajoute en guise de pronostic : "Les modérés
soutiendront certainement Laudier qui est vivement combattu par
ses anciens coreligionnaires politiques et dont la réélection
est conditionnée par le concours de la droite". Et
il conclut ainsi : "Plaisant sera élu, Laudier probable
et Mauger peut-être".
Laudier est en effet en difficulté,
le journal "La Semaine Berrichonne" écrit de
lui le 8 octobre : "qu'il est devenu la bête noire
des communistes et des socialistes, qui ne lui pardonnent pas
d'avoir compris que leur politique conduisait la France à
la ruine". Et le journaliste ajoute que "Laudier a
pour lui d'avoir réalisé à Bourges, une
oeuvre dont chacun reconnaît l'importance".
Le maire de Bourges se bat et se défend, il écrit
à ses électeurs :
"depuis 45 ans, je suis sur la brèche, je suis resté
toute ma vie un Républicain et un Socialiste", sa
permanence est alors située au 45 rue Moyenne, dans l'ancien
Hôtel Brisson, et son téléphone a le numéro
832.
Les élections se passent un dimanche, avec les "Grands
Electeurs", et il y a ballotage au premier tour. On attend
l'élection de Plaisant, mais la lutte semble rude entre
Laudier, Breton, Mauger et Gestat, ce dernier est le Président
du Conseil Général.
Au soir de ce 23 octobre 1938, Plaisant obtient 398 voix, il
est élu, Laudier a 359 voix et Breton, l'outsider, est
le troisième élu avec 352 voix. Gestat est battu,
seulement 324 suffrages se sont portés sur son nom. Ainsi,
André-Jules-Louis Breton, après avoir été
député de 1928 à 1936, conquiert un siège
de sénateur, suivant l'exemple de son père, le
grand "savant et homme politique" du département
du Cher quelques décennies auparavant.
Laudier, contesté, reste sénateur ; il poursuit
son oeuvre alors qu'il est de plus en plus souffrant, il se déplace
assez lentement, physiquement, c'est un homme qui n'a plus la
même présence, mais il garde une parfaite lucidité
et le punch de ses 20 ans, même si ce n'est plus pour les
mêmes idées.
Il poursuit son oeuvre municipale de constructeur.
LE PARC DES SPORTS
Après avoir travaillé sur
les Prés Fichaux, puis sur la construction de logements,
enfin sur l'installation de l'usine d'aviation, parmi les grands
chantiers de Laudier, en 1938, l'un est en cours : c'est la Salle
des Fêtes ; l'autre est à l'état de projet,
c'est le Parc des Sports.
Il s'agit de construire, en l'aménageant un Parc des Sports
sur l'ancien champ de manoeuvre de Séraucourt.
Dans un premier temps, en 1936, Laudier
demande un devis pour aménager de manière sommaire
l'ancien champ de manoeuvres et ceci avec une subvention escomptée
du Ministère de la Santé Publique et de l'Education
Physique. Mais le maire ce jour-là n'a pas l'esprit sportif.
Il signale qu'il avait déjà fait faire quelques
travaux ; on avait installé une baraque et, ajoute-t-il,
"quand les sportifs, et c'est utile de le dire n'ont rien,
ils réclament. Quand ils ont quelque chose, ils ne s'en
servent pas. C'est ce qui est arrivé". Et le Maire
de poursuivre sur cette baraque qui servait de refuge à
certains clochards. On l'a enlevée car les vitres avaient
été brisées, et "on y aurait mis le
feu". Après ces paroles quelque peu "antisportives",
Laudier passe aux possibilités nouvelles, compte tenu
de l'état des finances.
Le premier projet comprend un nivellement
et quelques constructions succintes de bâtiments, comme
les vestiaires et les WC, la somme prévisionnelle pour
les dépenses est de 92 000 francs. Mais ce projet date
de trois ans, et, depuis, des compléments ont été
demandés, en particulier l'assainissement exigé
par le nouveau Conseil Départemental des Sports.
Il y a donc litige entre la Municipalité et les services
de la Préfecture. Pour Laudier, qui n'est sans doute pas
un grand sportif, "ou bien on revient au premier projet,
ou bien, on abandonne tout, purement et simplement, on laisse
la responsabilité de ces installations au Comité
Départemental". La situation est nette. C'est Charles
Cochet qui revient à la charge : " N'oublions pas
que les sportifs ont les yeux ouverts sur nos décisions;
n'oublions pas qu'ils n'ont aucun terrain pour leurs jeux et
leurs exercices. Il faut à tout prix que nous ayions des
terrains de sports".
C'est alors que Laudier commence, avec sûreté et
précision, à rappeler à chacun "l'histoire"
de ce Parc des Sports :
" Le Conseil Municipal a établi son projet en septembre
1936 ; nous avons attendu la subvention jusqu'au début
de 1938. Ce n'est tout de même pas de notre faute !
Nous avons alors réuni les usagers et nous leur avons
demandé ce qu'ils désiraient, étant entendu
que nous disposions de 92 000 francs. Ils ont exprimé
unanimement leurs désirs et nous avons établi un
deuxième projet selon leurs vues. Aujourd'hui, le Comité
Départemental des Sports et Loisirs qui n'existait pas
à l'époque demande un autre projet.
Je veux bien qu'on l'étudie à nouveau, mais nous
ne serons pas responsables du retard. "
Après une large discussion Laudier,
en homme de décision, propose de manière très
concrète de revenir au premier projet pour lequel il dispose
de 92 000 francs, "afin de faire immédiatement quelque
chose, c'est à dire le nivellement et des pistes à
titre provisoire".
La proposition est adoptée à l'unanimité
moins la voix de Cochet ; pour lui, "ce projet ne donne
pas satisfaction avant longtemps aux sportifs".
A noter qu'à cette même séance du conseil
municipal, l'attribution d'une somme de 54 960 francs est votée
pour le traiteur M. Luquet ; c'est le prix du banquet offert
au Président de la République, cela représentait
687 couverts à 80 francs..... La moitié de la somme
nécessaire au premier projet du Parc des Sports.
LA SALLE DES FÊTES
DE BOURGES
Dans le programme électoral de Laudier
de 1929, il y avait l'édification d'une Salle des Fêtes
avec une annexe sous forme de l'Ecole de Musique. Ce projet fut
inscrit dans les préoccupations de la Municipalité
dès 1930. Mais la Salle des Fêtes, comme me le confirmera
Robert Verglas, n'était pas dans les priorités
de Laudier. Aussi, malgré les achats préalables
des immeubles jouxtant le Palmarium, le projet de construction
n'était pas très avancé.
En 1935, pour la première fois en Conseil Municipal, un
projet complet est présenté, il a été
élaboré en commission. Il comprend :
- Une grande salle de réunions et de concerts de 850
M2, pouvant contenir 1560 spectateurs. Cette salle étant
conçue pour être réduite par un rideau si
le nombre de spectateurs ne dépasse pas 650. L'étude
acoustique a été faite pour que l'on puisse voir
et surtout entendre de partout, et en plus, il sera possible
de projeter des films de cinéma.
- Une salle de danse de 400 M2, avec 900 personnes assises,
pour les bals, conférences et autres réunions.
- Une salle de concerts, plus petite, pour les fêtes
dites intimes. L'intimité en 1935, c'était
tout de même 450 à 600 personnes, contenance de
cette nouvelle salle !
- Un restaurant pour les banquets, avec cuisines au sous-sol.
- Quatre grandes salles de répétition et
deux plus petites, pour les Sociétés.
La construction d'un logement de concierge
est aussi prévue, c'est un édifice complet et complexe
qu'il est envisagé de faire. Entièrement en béton
armé, il sera revêtu de briques, de pierre et d'enduit.
Le choix de la brique s'explique : c'est durable et économique,
cela rappellera les monuments anciens comme l'Hôtel Cujas.
Mais Laudier a apporté là encore sa contribution,
c'est lui qui a exigé que la brique utilisée provienne
de Saint-Palais, la briquetterie étant alors en difficultés.
A côté de la Salle des Fêtes,
assez grandiose, il faut le reconnaître, sera installée
une "succursale du Conservatoire", c'est à dire
l'Ecole Nationale de Musique, jusqu'ici hébergée
dans l'ancienne école de filles de la rue Joyeuse.
Pour ce faire, on consolidera l'immeuble existant en le prolongeant
jusqu'à l'angle de l'esplanade avec retour sur la Salle
des Fêtes.
Le montant du projet en 1935 s'élève à un
peu plus de 6 millions de francs. Il faut rappeler que l'architecte,
M. Payret-Dortail l'avait une première fois estimé
à 10 millions, mais des rabais seront possibles, selon
l'expression de Laudier. Les plans définitifs seront dressés
par M. Pinon, l'architecte de la Ville.
Pinon l'architecte et la
Salle des Fêtes
Pinon qui était un architecte diplômé,
avait une âme d'artiste, et ses réalisations montrent
cet aspect à la fois technique et artistique. C'est lui
qui exécutera un grand projet d'aménagement, prenant
en compte toute la zone située entre la place Séraucourt
et le Parc Saint-Paul. C'est sans aucun doute cette étude
de Pinon qui a inspiré la municipalité des années
1980, lorsqu'il fut question de créer un "pôle
culturel" au Parc Saint-Paul.
Le débat sur la Salle des Fêtes
va durer de nombreuses années.
Dans un premier temps, c'est le montant de l'emprunt de 6 millions
de francs qui fait peur; ensuite, ce sont les dimensions de la
grande Salle. Certains craignent qu'elle ne soit trop petite.
A cette époque, le Grand Palais pouvait contenir 1500
places, et parfois, le samedi, on refusait du monde.... il n'y
avait pas de télévision et le Berruyer sortait
! Aussi une Salle des Fêtes de 1560 places cela semblait
étriqué. Enfin le style de l'édifice fait
des mécontents, le conseiller municipal Maurice Boin explique
son point de vue :
"Je suis monté tout à l'heure voir la maquette,
et j'ai constaté que le style de l'extérieur de
cette salle est, à mon avis, un peu trop moderne. Je sais
bien que beaucoup de jeunes architectes, ceux de notre génération
suivent la théorie de Monsieur "Lecorbusier",
théorie que des critiques un peu acerbes appelent le style
"nègre"...
Je crois qu'un juste milieu peut l'établir, tout à
l'heure, je me suis dit : ce peut être la maquette d'une
banque, d'une usine, d'un Hôtel des Postes, mais je ne
distingue absolument pas qu'il s'agit de la Salle des Fêtes".
Le débat sur cette grand bâtisse
prenait des aspects comme toujours en Berry, sur ce qui est beau
ou esthétique, sur ce qui est moderne ou ancien, sur une
certaine vision de ce qui est nouveau. La prudence et la critique
l'ont toujours emporté, au moins dans une première
phase, tant le Berruyer est prudent et n'aime pas que son horizon
et son quotidien soient bouleversés.
Après les aspects techniques, il
fallut s'intéresser aux finances et emprunter 6,2 millions
de francs auprès de la Caisse des crédits aux départements
et communes avec remboursement en 30 ans au taux de 5% à
partir du 1er janvier 1936. L'autorisation d'emprunt fut notifiée
par le président de la République le 3 avril 1936,
le Président du Conseil, Ministre de l'Intérieur
A. Sarraut étant chargé de l'exécution de
ce décret. Et la Salle des Fêtes est lancée.
C'était le 3 octobre 1936.
La construction commença par la démolition du
Palmarium par l'entreprise Léon Fradet moins chère
que Jacob Leiseing, et la grande verrière qui était
remarquable pouvait servir de jardin d'hiver ; elle fut déplacée
dans les serres des Prés-Fichaux.
La répartition en 10 lots des divers
travaux se décide le 15 mars 1937 . Il y avait le Gros
Oeuvre qui fera l'objet de la première tranche et sera
donné, après adjudication-concours à l'Entreprise
Jacob Leiseing dont le prix de 6 950 000 francs était
très inférieur à ses concurrents. Outre
ce premier lot, il n'y eut que le 9e qui fut attribué
ce jour-là à M. Popineau, car il s'agissait
de la sculpture décorative que ce grand sculpteur proposait
pour un prix forfaitaire de 230 000 francs.
Au cours de la même année en plein mois d'août
1937, Laudier, en fin politicien, demande à son conseil
municipal de voter un emprunt complémentaire. Et cela
n'ira pas sans mal. En effet, si le devis des travaux d'édification
établi le 1er mars 1935 s'élevait à 6,1
millions de francs, d'où l'emprunt de 6,2 millions, depuis
cette date, compte tenu de quelques modifications, de l'inflation
et d'une nouvelle estimation du 1er lot de travaux, le nouveau
devis s'élevait à 12,2 millions, soit "une
insuffisance de ressources de 6 millions". Et Laudier de
demander un nouvel emprunt de 6 millions.
La réaction du conseil municipal est très mitigée.
M. Demmer refuse de voter l'emprunt, il argumente ainsi :
"M. le Maire est certainement sincère, mais les
évènements dépassent les hommes lorsqu'on
a le doigt dans l'engrenage, le corps y passe ensuite tout entier.
Je me demande avec inquiétude quand nous arrêterons-nous
pour en terminer avec la construction de cette salle de danse
que l'on appelle pompeusement Salle des Fêtes".
Le citoyen Demmer termine son propos en s'étonnant que
Laudier, si avisé, prudent et perspicace se soit laissé
aller dans une situation financière aussi délicate.
Une autre passe d'arme, cette fois avec Cochet, ce dernier reproche
que l'on n'ait pas réalisé cette Salle des Fêtes
en 1929 ou 1930 comme prévu, ce recul de 7 ou 8 ans, avec
les taux d'emprunts et l'inflation, a été une erreur.
Néanmoins, Cochet votera l'emprunt.
Laudier va répondre avec des arguments parfois sortis
du "café du commerce". Sur le principe, le maire
ne recule pas, "Vous avez voulu une Salle des Fêtes
lorsqu'elle n'était pas en chantier, maintenant que le
chantier est ouvert et qu'il y a la note à payer, allons-nous
renâcler ?" Et c'est ensuite un long plaidoyer sur
les constructions municipales, pour finalement emporter l'adhésion
de tout le conseil municipal, moins une voix, celle de Demmer.
Le mot de la fin sera pour le maire :
" Lorsque la Salle des Fêtes sera terminée,
vous serez le premier, citoyen Demmer, à vous réjouir,
comme les esprits chagrins qui critiquaient le Parc des Prés-Fichaux
et qui sont maintenant en admiration devant lui".
Et les travaux vont se poursuivre. Au
fur et à mesure de l'élévation des murs,
dans Bourges, chacun fait monter le dépassement du coût
; certains prédisent une somme finale de 20 millions au
lieu de 12 prévus.
A la séance du 29 juillet 1939, un point complet de l'avancement
des travaux est effectué. Le Gros Oeuvre est sensiblement
terminé, ainsi que l'assainissement et une partie des
menuiseries extérieures. La Salle des Fêtes, est
... presque hors d'eau, les dépenses se sont élevées
à 8,7 millions et les travaux restants (fin des menuiseries
extérieures, électricité, peinture... )
ne devraient se monter qu'à 3,5 millions. Seulement,
il s'agit de la dernière séance du conseil municipal
avant la déclaration de guerre. Dans quelques semaines,
la construction de la Salle des Fêtes passera au dernier
plan des préoccupations des Berruyers.
Au cours de toutes les discussions sur
les travaux de la Salle des Fêtes et de leur coût,
à plusieurs reprises, le discours a débordé
sur l'autre "grand chantier" de la ville : la construction
de l'Hôtel-Dieu. On a même pu entendre Laudier, quelque
peu en colère s'écrier : "Prenez l'Hôtel-Dieu,
prévu pour 12 millions, il en coûtera peut-être
20. Tout est relatif". C'est un fait que la reconstruction
de l'Hôpital de Bourges sera la dernière grande
aventure municipale de Laudier le constructeur.
LA RECONSTRUCTION DE L'HÔTEL-DIEU
Albert Lebrun avait posé la première
pierre de la reconstruction du nouvel Hôtel-Dieu, c'est
à dire de l'Hôpital de Bourges. Le 27 juillet 1938,
lors de la réunion de la Commission Administrative des
Hospices de Bourges, il est indiqué que "les travaux
se poursuivent à une cadence régulière et
qu'ils sont suffisamment avancés pour que .... l'on puisse
se rendre compte de la nécessité de diverses modifications."
L'Hôtel-Dieu de Bourges fut rénové au début
du XVIe siècle et l'évaluation des travaux confiée
à l'architecte Guillaume Pellevoysin, ce dernier jouant
le rôle d'expert. Depuis quatre siècles, les améliorations
ont été mineures à l'exception des bâtiments
dus à Lejuge au tout début du XVIIe siècle.
A l'origine, cet Hôtel-Dieu fut financé par la libéralité
des habitants de Bourges ; l'édifice, comme il était
de coutume depuis le début du XIIIe siècle, était
composé d'une chapelle à côté de laquelle
se trouvait la salle des malades ; ainsi, de leur lit, les malades
pouvaient suivre les offices! Lors de sa visite à Bourges,
Rabelais admira le pignon de la Chapelle, il consignera ce fait
dans ses écrits.
Ainsi, l'Hôtel-Dieu était-il davantage perçu
comme un magnifique monument historique, plutôt que comme
un lieu où il était possible de guérir.
Une anecdote datant de 1924 donne un aperçu de la situation.
C'est un conseiller municipal, M. Guillot, qui a fait cette description
du lieu :
" Dernièrement, une personne qui est allée
voir un parent décédé, a été
péniblement surprise de voir des mouches et des vers dans
les yeux du mort. La mort remontait à deux jours. Il est
certain que cela n'était pas le fait de la décomposition,
mais de la malpropreté qui existe..... Le toit est défoncé,
l'eau tombe dans cette pièce comme dehors. Il y règne,
paraît-il, une malpropreté épouvantable".
Il y avait urgence à "faire quelque chose",
d'autant que la trésorerie de l'Hôpital ne lui permettait
pas d'acquérir le matériel, l'outillage et l'instrumentation
que devait posséder un hôpital moderne.
Dans leur ensemble, les Hospices de Bourges
comprenaient trois établissements :
- l'Hôtel-Dieu proprement dit, avec des services de médecine,de
chirurgie et une polyclinique dans laquelle fonctionnait différents
services de radiologie, stomatologie, ainsi que les maladies
contagieuses, il était situé rue Gambon..
- L'Hôpital Général, situé rue Taillegrain
recevait les vieillards privés de ressources et les enfants
confiés par l'Assistance publique. Les services de la
Maternité appartenaient aussi à cet établissement,
il était prévu de rattacher cette Maternité
à l'Hôtel-Dieu.
- La Maison Familiale, une oeuvre de Laudier datant de 1923 et
destinée à recevoir les enfants de 1 jour à
4 ans, malades ou blessés. Nous dirions aujourd'hui la
Pédiatrie. Ce troisième établissement était
situé au 28 de la rue Marcel Sembat.
Il devient nécessaire pour Laudier de dresser à
la place d'une partie de cet Hôpital, un bâtiment
moderne, "un de ces pavillons chauds de lumière,
où le corps médical serait heureux de soigner nos
malades". Telles sont les paroles du Maire en 1936.
L'année d'après, le projet
prend forme. Il s'agit d'abord d'agrandir et de regrouper tous
les services hospitaliers de la Ville en un seul lieu, en plein
centre Ville. Mais à Bourges, il n'est pas possible de
construire un nouvel Hôpital sans démolir l'existant.
Or, certaines parties de ce dernier sont classées monument
historique.
Les directives données aux architectes
sont claires :
"Réunir en un bloc tous les services nécessaires
à l'hospitalisation et au traitement des malades de toutes
catégories sociales atteints d'affections médicales
ou chirurgicales, doter des bâtiments de tous les perfectionnements
actuels de la technique hospitalière".
Dans la suite des conseils et directives,
il est aussi demandé de veiller à supprimer ou
diminuer les salles communes, "où les malades souffrent
et meurent dans une promiscuité fâcheuse",
et à multiplier les petites chambres à 2 ou 3 lits.
Mais pour assurer ce programme, il faut de l'argent. Le devis-programme
s'élève à 15 millions de francs dont il
est possible d'espérer une subvention de 50% de l'Etat,
sous forme des redevances du Pari Mutuel.
Et la reconstruction de l'Hôtel-Dieu peut commencer ; les
architectes retenus seront MM. Pascault, Just et Rey. Le premier
lot de la première tranche a été concédé
à deux entreprises, la première de Montluçon,
la seconde, bien berruyère : l'entreprise Leiseing Jacob
et fils, le tout pour 10 millions de francs. Ce choix donne lieu
à une joute entre Laudier et Cochet.
C'est le sculpteur local Emile Popineau
qui est choisi par les architectes pour orner de motifs allégoriques
l'entrée du bâtiment. Plus coûteuse, la décision
de procéder à des travaux d'assainissement et d'épuration
des eaux, ainsi que de doter l'hôpital d'une aération
horizontale de type Knopen, "un procédé breveté
qui a fait ses preuves". L'Hôtel Dieu avance .....
mais la guerre va tout arrêter.
LES PREPARATIFS DE GUERRE
Au milieu de l'année 1938, la France
semble se préparer à la guerre. Ce n'est pas avec
l'état d'esprit des poilus de 14, mais avec une certaine
résignation. Les premiers symptômes visibles à
Bourges concernent la Défense Passive. Un arrêté
préfectoral en date du 20 juin 1938 précise les
mesures à prendre pour parer les dangers d'attaques aériennes
et les dispositions de sécurité à prendre
en cas d'alerte. Il est demandé à tous les propriétaires
d'immeubles, à tous les directeurs d'établissements
scolaires, à tous les hôteliers "d'apposer
dans leurs immeubles et établissements, à l'endroit
le plus apparent pour tous, une affiche imprimée énumérant
les mesures de protection à prendre contre les effets
des bombardements aériens. La même affiche sera
également apposée dans tous les lieux publics".
D'autres mesures seront prises par Henri
Laudier, avec la demande pour tout individu ou famille arrivant
à Bourges ou quittant la commune de se présenter
au bureau des Contributions et des Elections pour y remplir une
fiche destinée à faire connaître leur situation
au regard de la Défense Passive.
En mars 1939, un nouvel avis municipal
contresigné du Préfet informe la population de
la signification des signaux d'alerte. Ainsi, les incursions
d'avions ennemis sur la ville de Bourges seront signalées
par l'emploi de sirènes et de sonneries des cloches de
la cathédrale, Notre-Dame et Saint Pierre-le-Guillard
de la manière suivante : une alerte, ce sera pendant 4
minutes, des sons alternatifs, montants et descendants, une fin
d'alerte, par contre, durera 3 minutes, et le son sera continu.
Au mois de mai 39, plusieurs Chefs de Service
vont à Paris, afin de suivre un stage sur la défense
passive. Bientôt, le sable afflue pour protéger
les immeubles, les batteries de D.C.A. sont installées,
et le plan de dispersion de la population est arrêté.
Seule difficulté restante, il n'y a pas suffisamment de
masques distribués à la population civile, ils
sont à acheter par les personnes qui le désirent...
Mais l'autorité militaire ne les a pas livrés.
Et malgré les masques absents, Laudier déclare
: " Je réitère que notre programme de défense
passive est absolument au point et que si quelques points ne
sont pas réalisés, c'est que les crédits
ne nous ont pas été délégués".
Parmi les mesures prises dans le cadre
de la défense passive, deux méritent d'être
commentées. La première est relative à la
protection de la Cathédrale de Bourges. Par crainte d'une
attaque aérienne, des sacs de sable ont été
placés devant les portails et les tympans, alors que tous
les vitraux, dont les chefs-d'oeuvre du XIIe siècle sont
démontés un à un et mis à l'abri,
une première fois semble-t-il en 1938, puis, le danger
s'éloignant après Munich, ils sont remontés
pour être une nouvelle fois mis en dépôt et
protégés en 1939. On ne les retrouvera que plusieurs
années après la fin de la guerre.
L'autre mesure a pour théâtre le Muséum.
Par suite des dangers que les fauves causeraient à la
population, si leur cage venait à se briser après
avoir subi des bombardements, il est décidé de
les abattre. Les lions seront tués, ainsi que quelques
autres fauves, mais l'ours et la hyène prévus d'être
aussi abattus auront in extremis la vie sauve. Les autres animaux
auront plus de chance, ils seront hébergés par
le zoo de Vincennes pendant la durée des hostilités.
Ainsi dans l'administration berruyère,
comme dans l'ensemble de la population, chacun se prépare
à la guerre.
LES 150 ANS DE LA REVOLUTION
Le printemps de 1939 est celui de tous
les dangers. Madrid est aux mains des phalanges fascistes de
Franco, l'Italie de Mussolini envahit l'Albanie alors que les
nazis entrent dans Prague. En France, Daladier obtient les pleins
pouvoirs et Albert Lebrun est réélu Président
de la République. Les prétentions des dictatures
ne semblent plus avoir de limites, chacun dans le pays se rend
compte que les accords de Munich en septembre 1938 n'étaient
qu'un immense coup de bluff de la part d'Hitler.
A la fin du mois de juin 1939, c'est une nouvelle crise qui s'ouvre
avec le corridor de Dantzig. La France et la Grande Bretagne
signifiaient à l'Allemagne qu'ils seraient fermes sur
la garantie de ce statut. Pendant ce temps là, l'Allemagne
se préparait à envahir la Pologne.
C'est dans une telle atmosphère
que Bourges s'apprête à organiser la commémoration
du cent cinquantième anniversaire de la Révolution
Française. Pour beaucoup, c'est plus un symbole qu'une
fête, car il semble bien que nul n'ait le coeur à
rire et danser.
Les propos de Laudier sont d'ailleurs sans équivoque :
" .... Au moment où les nuages
s'amoncèlent à l'horizon, à une heure où
le danger extérieur n'est pas niable, le Gouvernement
a voulu, par cette solennité, signifier à ses voisins
épris des méthodes de force que nous réprouvons,
l'unanimité du Peuple Français communiant dans
un même sentiment intime de solidarité nationale
; il a voulu affirmer que la République et son Empire
sont indivisibles... que les menaces et rodomontades ou mesures
d'intimidation ne sauraient atteindre notre volonté de
paix".
Cette fête se déroulera le
2 juillet 1939, elle sera basée sur la Constitution de
l'An III et les Droits de l'Homme et du Citoyen. Tout commence
avec un cortège qui part de l'Hôtel de Ville à
15 heures ; il est précédé d'une figuration
comprenant les administrations départementales et communales
de l'époque, avec un détachement de la 95e demi-brigade.
Les enfants, ils sont 3000, viennent ensuite ; ils précèdent
200 jeunes gens des Ecoles Normales costumés en "sans-culottes"
et "citoyennes". Au centre du défilé,
onze jeunes filles dont l'une représente la République.
Le cortège se déploie entre la place Etienne Dolet
et l'esplanade Séraucourt sur laquelle a été
construit un "Autel de la Patrie" avec des colonnes
symbolisant les quartiers de Bourges ; sur chacune figure une
inscription avec les mots "Egalité", "Obéissance
à la loi" ou encore "Vive la Patrie". Au
pied de l'Autel, des gradins ont été placés
en amphithéâtre pour recevoir les musiciens et choristes.
La musique entonnera le "Chant du Retour" de Méhul
avant les discours sur ce que fut 1789. La lecture des droits
et devoirs de la Constitution de l'An III précède
le traditionnel serment :
"Je prête serment d'être fidèle à
la Nation, de maintenir de toutes mes forces les grands principes,
d'observer la constitution de l'An III, de répondre à
tous les ordres des législateurs et de défendre
le sol de la Patrie". Et s'adressant à la foule,
le Président du Conseil de la Commune s'écria :
"jurez-le" et la foule de répondre par un vibrant
"Nous le jurons". Une série de chants et de
musiques de l'époque révolutionnaire va clôturer
cette grande journée commémorative.
Ce sera la dernière "fête" à Bourges
avant la guerre, car les évènements se précipitent.
L'Allemagne et l'URSS signent un pacte de non-agression le 23
août 1939. C'est à la fois la surprise et l'indignation.
LA GUERRE
La situation internationale est dramatique,
le pacte de non-agression, signé entre Staline et Von
Ribbentrop, ce dernier représentait Hitler, tonne dans
le ciel de France. Pour de nombreux communistes, cet acte n'est
pas explicable, malgré la foi qu'ils ont dans l'action
du "Petit Père des Peuples". Les journaux communistes,
comme l'Humanité et le Soir sont saisis.
Dans leur ouvrage sur "Les combattants de la Liberté",
consacré à la Résistance, Pigenet et Cherrier
au début du livre tentent quelques explications :
"Sans nous attarder sur cet évènement, il
importe d'en rappeler les circonstances. Alors que la France
et la Grande-Bretagne se refusent à toute discussion sérieuse
d'un accord avec l'U.R.S.S., celle-ci - instruite par Munich
- ne peut prendre le risque d'une guerre pour laquelle elle n'est
pas préparée".
Les auteurs ajoutent que le Parti Communiste,
s'il approuve le pacte, a aussi rédigé un communiqué
affirmant qu'en cas d'attaque Allemande, les communistes se battront.
En attendant il y a comme du "flottement". L'Emancipateur
dès le 26 août est saisi, et le Parti Communiste
subit l'hostilité croissante de la population, il est
en état de totale désorganisation.
Le 1er septembre 1939, à 4 h 45, les troupes motorisées
Allemandes pénètrent en Pologne. Cinquante trois
divisions écrasent les Polonais, c'est la "Blitzkrieg"
ou "guerre éclair" dans laquelle la Luftwaffe
se montre d'une redoutable efficacité. En France et en
Angleterre l'ordre de mobilisation générale est
affiché et le 3 septembre, les deux pays déclarent
la guerre à l'Allemagne.
Le 21 octobre 1939, Henri Laudier, devant
son Conseil Municipal lit une déclaration sur les récents
évènements. Il retrace la lente marche vers la
guerre depuis la remilitarisation en 1936 de la Rhénanie.
Il ajoute que "brusquement, l'annexion brutale de l'Autriche
en mars 1938 nous ouvrit les yeux". Puis ce fut l'affaire
des Sudètes en septembre 1938 et "chacun comprit
que le Reich hitlérien allait nous acculer inévitablement
à la guerre".
C'est à ce moment, après avoir rappelé les
derniers évènements qu'il parle du pacte entre
Hitler et Staline :
"... La Pologne, malgré son héroïque
résistance .... fut lâchement assassinée
dans le dos par la Russie soviétique accourue à
la rescousse du nazisme féroce et dominateur". Laudier
ajoute que le 3 mars 1927, il avait reçu à Bourges
des représentants du Parlement de Pologne. Et puis c'est
le discours très majoritaire en France sur l'attitude
du Parti Communiste Français. Pour le maire, "cette
abominable collusion de deux régimes si profondément
opposés, quoiqu'également autoritaires et despotiques,
a soulevé le monde civilisé d'un profond dégoût".
Il rappelle que le gouvernement a été obligé
de décréter la dissolution du Parti Communiste
Français le 26 septembre, ce parti "plus attaché
à l'obédience stalinienne qu'à son impérieux
devoir vis à vis de la France. Loin de reconnaître
son erreur, le Parti Communiste, à part quelques exceptions,
voulut se reconstituer sous une autre appellation... il n'est
point besoin d'insister sur cette lamentable fin d'un parti qui
avait tant promis et si peu tenu".
Il y a dans ces paroles de Laudier une
forme de revanche par rapport à son combat politique depuis
toujours contre "les bolchéviks", mais ce n'est
pas un propos uniquement politicien, il donne un avis, qui est
largement partagé par les Français. Le premier
décembre, à l'issue d'une séance à
la Chambre des Députés, les Communistes sont mis
hors la loi et Gaston Cornavin, Député du Cher,
est arrêté. Les Communistes vont être mis
très longtemps au ban de la société, et
seule l'entrée de Hitler en URSS, puis la Résistance
leur redonneront la virginité qu'ils avaient perdue.
LES DERNIERES REALISATIONS
AVANT LA DEBACLE
Dans la préparation du budget pour
l'année 1939, une réunion du conseil municipal
de Bourges se déroule le 3 décembre 1938. La situation
économique est de plus en plus catastrophique ; Laudier,
après une joute contre "la politique insensée
qui nous a acculés au bord du gouffre et dont nous supportons
à l'heure actuelle les lamentables conséquences"
revient sur les projets en cours. Il signale que certains grands
programmes sont sur le point d'être terminés, c'est
le cas de la Salle des Fêtes qui est en voie d'achèvement,
de l'Hôtel-Dieu qui est au tout début de sa transformation,
enfin de l'usine d'incinération dont les travaux sont
commencés. Aussi, l'étude du Parc des Sports sera
désormais "l'article premier de nos préoccupations".
C'est dans cette séance que l'on apprend que le projet
provisoire de Séraucourt avait été renvoyé
au ministère de l'Education Nationale, et "il n'en
était jamais revenu", c'est à nouveau un projet
en panne.
Outre ces grands travaux qui sont spectaculaires, la municipalité
se préoccupe aussi des logements. En 1938, un programme
pour la construction de 146 logements dans la cité de
l'Aéroport est élaboré, mais compte tenu
du coût, une démarche est faite auprès de
la S.N.C.A.C. afin d'obtenir une subvention de la part de la
Compagnie de construction aéronautique, en réservant
à son personnel des logements.
De même, la remise en état des rues, la construction
des égouts, la viabilité des chemins, c'est rarement
spectaculaire et toujours d'un coût fort élevé,
mais pourtant indispensable dans une cité moderne. Comme
toute municipalité, Bourges doit consacrer des sommes
importantes à ce genre d'activités.
Un an plus tard, le 9 décembre 1939, Laudier fait un point
de la situation municipale, comme si l'on était à
la veille d'un nouveau scrutin. C'est en quelque sorte son testament.
Il indique ses réalisations depuis 1919 :
- le statut du personnel communal en juin 1920.
- la Caisse de Retraite de ce personnel le 9 novembre 1922.
- le Jardin des Prés-Fichaux.
- les cités à Bon Marché (H.B.M.).
- le Parc des Expositions.
- le Muséum.
- le Patronage Laïque de Vauvert.
- les Bains-Douches.
- les Colonies de Vacances.
- l'Inspection médicale des Ecoles.
Et de poursuivre avec ce qui est pour Laudier,
l'essentiel, c'est à dire l'Ecole Nationale Professionnelle
de Jeunes Filles, ce qui se réalisa après dix années
d'efforts et valut aussi un nouvel établissement départemental
d'incurables à Bellevue. Il faut ajouter à cela,
l'Ecole Nationale de Musique et la Chambre des Métiers.
Cette dernière institution datait de trois ans. Les catégories
prises en compte à cette époque étaient
au nombre de 6 :
- Alimentation
- Bâtiment
- Bois
- Métaux
- Habillement et cuir
Le dernier métier était dénommé "Divers".
C'est ce qui pose problème car certaines corporations
ne veulent pas entrer dans la rubrique "divers", c'est
le cas des coiffeurs, de l'industrie du livre ou des Arts graphiques.
Ces problèmes ne vont pas trouver de solution immédiate.
Il reste à attaquer le Gros Oeuvre du programme de 1935,
c'est à dire la Salle des Fêtes, les agrandissements
de l'Ecole Primaire Supérieure de garçons, ainsi
que les groupes scolaires du Bordiot et du Lautier (quartier
Aéroport). Enfin, l'aménagement et l'extension
du service d'adduction d'eau potable sont aussi au programme,
tout comme l'usine d'incinération. Et Laudier termine
son propos par le nouvel Hôtel-Dieu, le Parc des Sports,
l'ouverture du Cours Avaricum et le casernement des Sapeurs-Pompiers.
Autant de projets commencés mais qui ne seront terminés
qu'après la guerre. Les mots de la fin, avant de longs
applaudissements sont les suivants :
"Il ne me reste plus qu'à souhaiter que l'horrible
cauchemar prenne fin le plus rapidement possible par la victoire
de nos armes et celles de nos alliés... j'exprime à
tous mes collaborateurs des différentes assemblées
municipales depuis décembre 1919, et à ceux de
l'administration du haut en bas de l'échelle, la gratitude
profonde que je me devais de leur témoigner une fois de
plus".
En cette fin d'année 1939, alors
que la drôle de guerre "bat son plein", Laudier
reste au poste, sans trop savoir quelle sera la suite du conflit.
Il songe à sa Ville, mais son discours respire l'inquiétude,
la fatalité et une certaine résignation. De plus,
il est malade, et parfois souffre atrocement, sans jamais perdre
sa lucidité. Les évènements, qui vont se
précipiter dans quelques semaines, ainsi que l'aggravation
de la maladie, vont l'achever.
Cet article est issu d'un livre de Roland
Narboux l'Histoire de Bourges au XX ième siècle,
1900 - 1940 (Tome 1)
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