- Roland Narboux - Bourges Encyclopédie

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HISTOIRE DE BOURGES AU XX ième SIECLE - 1938 - 1939
Par Roland NARBOUX

Bourges et son Histoire avec cette période clé des deux années qui précèdent la second conflit mondial.

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Version 2012

 

HISTOIRE DE BOURGES AU XX ième SIECLE : VERS LA GUERRE

1938 / 1939

Une visite présidentielle
Les Sénatoriales de 1938
Le Parc des Sports en question
La Salle des Fêtes, future Maison de la Culture
L'Hôtel-Dieu en construction
Préparatifs de guerre
Les derniers faits de l'avant guerre
Les 150 ans de La Révolution Française
La déclaration

 

1938, les ambitions Allemandes en matière de territoires sont à leur apogée. Les démocraties sont faibles face à la volonté hégémonique d'Hitler. Les Etats-Unis restent neutres, l'URSS est isolée, quant à la Grande Bretagne, elle est prête à tous les compromis pour obtenir la paix. La situation de la France est plus tortueuse ; d'une part, elle suit les Anglais par solidarité, et d'autre part sa faiblesse politique, économique et militaire ne lui permet pas de faire cavalier seul face à "l'ennemi héréditaire".

Hitler, par étapes successives, tisse sa toile. En mars 1938, c'est l'Anschluss, qui réunit l'Autriche au IIIe Reich, puis à l'automne, alors qu'il va s'emparer de la Tchécoslovaquie et que la guerre est imminente, c'est la conférence de Munich : Anglais et Français cèdent, Daladier rentre ovationné. Cette reculade n'est en fait qu'un encouragement supplémentaire pour le Nazi de Berlin.

Dans ce climat de guerre toute proche, Bourges va recevoir une importante visite, celle du Président de la République.

 

UNE VISITE PRESIDENTIELLE A BOURGES

C'est au mois de novembre 1937 que fut décidé le principe de faire inaugurer la Foire Exposition, XIXe du genre, par Le Président de la République en personne, c'est alors Albert Lebrun qui occupe cette fonction. Après plusieurs péripéties, demandes d'audiences et autres entrevues, la visite fut fixée au 25 juin 1938. Mais l'emploi du temps du premier personnage de l'Etat n'est jamais très flexible. Aussi, le 16 avril 1938, un communiqué de l'Elysée informa le pays et le Berry, que Monsieur Albert Lebrun "répondant à l'invitation qui lui avait été faite, se rendrait à Bourges le 18 juin prochain". Le 18, ce n'est pas le 25 ... et il fallut, dans ces conditions, après avoir écarté l'erreur de frappe, modifier les dates d'ouverture et de clôture de la Foire Exposition de Bourges.

C'est alors le temps des préparatifs, tout doit être prévu, le circuit des lieux à visiter, le logement des 37 motocyclistes de la garde mobile chargés de l'escorte présidentielle, mais aussi la localisation des points d'eau. Laudier écrit au Président du Conseil car il est informé du départ de Bourges du 95e R.I. :
"Mon Cher Président et Ami ,
M. Le Président de la République sera l'hôte de la Ville de Bourges le samedi 18 juin prochain. A cette occasion, les honneurs civils et militaires doivent lui être rendus.
Or, j'apprends que la 9e Division à laquelle appartient le 95e R.I. doit partir la semaine prochaine pour le camp de Mailly.
Il n'est pas possible de concevoir que notre glorieux 95e R.I. si intimement mêlé à l'histoire de Bourges, ne soit pas là pour rendre les honneurs au Chef de l'Etat..."

L'organisation de la visite se poursuit ; c'est le décret du 14 juin portant sur le stationnement et le parcage des voitures automobiles, c'est aussi la demande à Monsieur l'Archiprêtre de la Cathédrale et Messieurs les Curés des paroisses de Notre-Dame, Saint-Bonnet et Saint-Pierre-le-Guillard, qui reçurent la lettre suivante signée du libre-penseur Laudier :


"A l'occasion de la visite de M. le Président de la République, j'ai l'honneur de vous prier de bien vouloir donner des instructions au personnel sous vos ordres pour que les cloches de votre église soient sonnées à toutes volées, le samedi 18 juin 1938 à 10 h 45."

Le programme de la journée est copieux : l'arrivée faite à la gare, la traditionnelle gerbe est déposée au Monument aux Morts, avant de rejoindre l'Hôtel de Ville. Un court passage d'un quart d'heure à la Cathédrale avant d'inaugurer la Foire, et c'est le banquet.
L'après-midi, tout doit commencer avec la pose de la première pierre à l'Hôtel-Dieu. Il sera 16 H 20 lorsqu'Albert Lebrun visitera le Palais Jacques Coeur et se rendra à Séraucourt. Côté industrie, une visite de l'Aérogare et des Ets Hanriot est prévue, puis l'Artillerie pendant vingt minutes... le retour à la gare s'effectue avec un passage aux Prés-Fichaux et le départ en train est programmé à 18 H 45. Une sacrée journée !

Ainsi, conformément au protocole, Albert Lebrun arrive en gare de Bourges à 10 h 45, il est accueilli par le Sénateur Maire Henri Laudier. Le Président de la République est accompagné du Ministre de l'Air, Guy La Chambre, de celui de l'Education Nationale, Jean Zay, du Ministre du commerce Gentin, et de nombreuses personnalités militaires. Albert Lebrun passe en revue la compagnie d'honneur du 95e régiment d'infanterie, tandis que "La Marseillaise" retentit sous la baguette du chef Dubois. C'est ensuite le passage devant des enfants en costume traditionnel berrichon, alors que la petite Geneviève Gautier lit un compliment dû au talent du poète local berrichon, Hughes Lapaire.


Dans une visite présidentielle, même sous la troisième République, ce qui est important, ce sont les discours. Après les remerciements d'usage, le contenu est souvent intéressant, d'autant plus que la période s'y prête. Si le premier discours de Laudier à l'Hôtel de Ville est assez conventionnel, il évoque uniquement "ce coeur de France qui a toujours compris son devoir et qui dans toutes les circonstances et les périls de la patrie, a su donner généreusement le sang de ses enfants ou pourvoir aux plus pressants besoins de la Défense nationale".
Albert Lebrun répond lui aussi de manière assez classique, il parle "des mesures nouvelles tendant à faciliter l'établissement des budgets départementaux et communaux mis à rude épreuve dans ces dernières années", puis il poursuit en rappelant qu'il est venu à Bourges, "il y a neuf lustres, c'est à dire si je sais bien compter, quarante cinq ans", il reviendra plus longuement sur cette période, cette partie de discours ayant profondément marqué les Berruyers.

 

A la cathédrale, le Président de la République est accueilli par Monseigneur Fillon, l'Archevêque de Bourges, avant de s'en aller inaugurer la Foire Exposition.
Les discours sont alors plus concrets, Laudier dira par exemple : "Il nous faudra bientôt songer à créer un Palais de la Foire, à souder le Parc des Expositions, le Parc Zoologique et le Muséum d'Histoire Naturelle au Parc des Sports projeté, présentant ainsi un ensemble harmonieux où se conjugueront toutes les manifestations créatrices du génie français ; d'un côté le commerce, l'industrie, l'agriculture, le travail, les métiers et la technique, de l'autre les sports et l'éducation physique". Sur ce thème, c'est Gentin, le Ministre du Commerce qui va répondre en insistant sur la nécessité pour les industries d'exporter. Ce discours avait une connotation très moderne.

Comme dans toute réception à ce niveau sous la Troisième République, il y a un temps pour les discours, un autre pour le banquet. Celui-ci se déroule à la Halle au blé et sont invités 687 convives, dont 44 à la table officielle afin de déguster le menu suivant :

Les Petits pâtés berrichons
La Galantine de Volaille Truffée
Le Jambon à la Gelée
Le Brochet de la Loire
Sauce Hollandaise
Le Gigot du Berry à la Printanière
Les Asperges Sauce Mousseline
Le Poulet de Grain Roti Charles VII
La Salade des Ribauds
Les "Crottins" de Chavignol
Les Gauffrettes Vanillées
Les Fruits Divers
Les Mignardises Berriaudes
Café-Liqueurs

Les Vins Régionaux:

Le Blanc de Quincy
Le Rosé et le Rouge du Sancerrois
Le Chavignol (cuvée spéciale)

suivaient d'autres vins comme un Bourgogne, un Chambolle Musigny 1929 et un Champagne Piper Heidsieck-Lanson,


Au dessert, à nouveau des discours, Laudier rappelle que le dernier Président de la République à avoir visité Bourges fut Mac-Mahon en 1877, puis il raconte longuement l'histoire de Bourges, de César à la période contemporaine. Il termine son propos en décrivant sa perception du Berrichon :

" Ce Berrichon pacifique, parfois peut-être "un peu pêcheur de lune", est croyez-moi un amant passionné de la démocratie.
Démocrate sincère, à la fois fervent et pondéré, il ne répugne à aucune réforme sociale si audacieuse soit-elle, mais il estime qu'elle doit se réaliser dans la légalité et la paix.
Prudent, avisé, clairvoyant, il évite les querelles, il aime ardemment la probité, le respect du bon sens, l'ordre et le travail.
Le Berrichon, à l'intérieur désire que l'on mette un terme aux agitations stériles et à l'outrance des passions partisanes. A l'extérieur, il exige une paix forte et durable".

Au cours d'autres discours, des personnalités locales s'exprimeront, M. Gestat, le Président du Conseil Général, puis M. Mauger le Doyen des parlementaires. Et ce fut la réponse attendue d'Albert Lebrun, il remercia les précédents orateurs avant de se souvenir de Bourges :

"J'ai gardé un attachement particulier pour votre ville, elle se relie dans ma mémoire à l'une des années les plus vivantes et les plus agréables de ma jeunesse.
C'est ici qu'en 1892 et 1893, j'ai accompli une année de service militaire en qualité de sous-lieutenant au 1er régiment d'artillerie de campagne.
Ici, en Berry, je me trouvais transporté dans une existence nouvelle de liberté, de grand air, de sport. Magnifiques randonnées à cheval à travers le polygone tout au long de jolis chemins d'herbe de la campagne berrichonne...."

Il poursuivit longuement en se rappelant quartier par quartier, les transformations qu'il avait déja observées, puis il fit à son tour l'historique des Etablissements Militaires et de l'Usine d'Aviation, avant d'évoquer les problèmes politiques de l'heure, en quelques phrases bien structurées :

"Il n'est pas un Français, si éloigné soit-il des avenues de la politique, qui ne comprenne la gravité de l'heure, qui ne sache avec quelle activité des pays situés à nos portes accumulent les instruments de guerre et qui ne doivent être prêts à concourir au salut de son foyer, de sa famille, de la patrie en acceptant de collaborer au grand labeur national dans la limite de ses forces."
Ainsi, Albert Lebrun demandait à ses compatriotes de "relever les manches", surtout dans les industries de production de matériel militaire, il le redira tout au long de cette journée. Il y a dans ses propos la vision de la guerre et de la défaite d'un pays qu'il sent mal préparé, à la fois sur le plan matériel et moral. La chanson à succès, dans ces années-là n'est-elle pas "tout va très bien Madame la Marquise"....

 

Après ce repas de légende, l'après-midi fut consacré à la pose de la première pierre des bâtiments du nouvel Hôtel-Dieu. Le Président manipule avec une grande expérience ces types d'instruments que sont la truelle et l'auge.
Toujours dans l'après midi, Albert Lebrun effectuera une rapide visite de l'Aérogare, il faut dire qu'il n'y a qu'un seul bâtiment à découvrir, il se fait néanmoins expliquer par les représentants de la Maison Hanriot, et en particulier par Marcel Haegelen, les caractéristiques des nouveaux prototypes de la firme berruyère. Ensuite, il s'en ira au quartier du 105e R.A.L., là même où il passa une année à la fin du siècle précédent. La presse locale signale qu'il ne peut pas cacher en cet instant, une certaine émotion.
La fin de la visite est classique, en retournant vers la gare, il fait une halte au Jardin des Prés-Fichaux, et face à l'Eternelle Tourmente, sombre présage, Laudier explique la génèse et la réalisation du jardin dont il est fier. C'est à 18 H 30 que le train présidentiel s'ébranle après une des grandes journées, officielle et populaire qu'a connu la ville de Bourges dans l'entre-deux-guerres.

Cette visite marque en quelque sorte l'apothéose pour Henri Laudier, il a montré l'ensemble de ses réalisations depuis 1919, il a fait part de ses nombreux projets pour les années à venir en terme de construction, enfin il a voulu donner des preuves de son attachement à la démocratie et au pouvoir légal. Après ce mémorable 18 juin 1938, Laudier n'aura plus d'autres grandes joies, la maladie tout d'abord va progressivement le handicaper, et puis les graves évènements qui vont surgir, et pour lesquels, par amour de sa ville, il fera allégeance à Pétain, sa fin ne sera pas à l'image de sa longue vie.

 

LES SENATORIALES DE 1938

C'est dans une ambiance d'avant-guerre que vont se dérouler les élections sénatoriales, le 23 octobre 1938. Les problèmes internationaux, avec les démocraties de l'Europe Centrale face aux nazis prennent le pas sur ceux du Berry.
Dès le 3 août, Marcel Plaisant faisait un discours devant ses amis radicaux dans lequel il leur disait :
"Ce sont des veillées de guerre que nous avons passées le 21 mai, à propos des élections en Tchécoslovaquie. A qui devons-nous le salut : à l'action conjuguée de la France et de la Grande Bretagne, à la fermeté de notre langage devant l'impudence du dictateur. Mais la menace demeure".

Marcel Plaisant voyait juste, ce sera un homme irréprochable dans les périodes qui s'annoncent.
Dans un courrier envoyé au Ministère de l'Intérieur, le Préfet du Cher, le 3 octobre 1938 fait le point de la situation, il écrit que "les évènements graves de ces dernières semaines ont détourné les esprits des préoccupations électorales et aucun élément nouveau n'est venu modifier la situation des 5 ou 6 compétiteurs". Ils sont en effet une demi-douzaine à postuler au poste envié de sénateur. Le préfet ajoute en guise de pronostic : "Les modérés soutiendront certainement Laudier qui est vivement combattu par ses anciens coreligionnaires politiques et dont la réélection est conditionnée par le concours de la droite". Et il conclut ainsi : "Plaisant sera élu, Laudier probable et Mauger peut-être".

Laudier est en effet en difficulté, le journal "La Semaine Berrichonne" écrit de lui le 8 octobre : "qu'il est devenu la bête noire des communistes et des socialistes, qui ne lui pardonnent pas d'avoir compris que leur politique conduisait la France à la ruine". Et le journaliste ajoute que "Laudier a pour lui d'avoir réalisé à Bourges, une oeuvre dont chacun reconnaît l'importance".
Le maire de Bourges se bat et se défend, il écrit à ses électeurs :
"depuis 45 ans, je suis sur la brèche, je suis resté toute ma vie un Républicain et un Socialiste", sa permanence est alors située au 45 rue Moyenne, dans l'ancien Hôtel Brisson, et son téléphone a le numéro 832.
Les élections se passent un dimanche, avec les "Grands Electeurs", et il y a ballotage au premier tour. On attend l'élection de Plaisant, mais la lutte semble rude entre Laudier, Breton, Mauger et Gestat, ce dernier est le Président du Conseil Général.
Au soir de ce 23 octobre 1938, Plaisant obtient 398 voix, il est élu, Laudier a 359 voix et Breton, l'outsider, est le troisième élu avec 352 voix. Gestat est battu, seulement 324 suffrages se sont portés sur son nom. Ainsi, André-Jules-Louis Breton, après avoir été député de 1928 à 1936, conquiert un siège de sénateur, suivant l'exemple de son père, le grand "savant et homme politique" du département du Cher quelques décennies auparavant.
Laudier, contesté, reste sénateur ; il poursuit son oeuvre alors qu'il est de plus en plus souffrant, il se déplace assez lentement, physiquement, c'est un homme qui n'a plus la même présence, mais il garde une parfaite lucidité et le punch de ses 20 ans, même si ce n'est plus pour les mêmes idées.
Il poursuit son oeuvre municipale de constructeur.

LE PARC DES SPORTS

Après avoir travaillé sur les Prés Fichaux, puis sur la construction de logements, enfin sur l'installation de l'usine d'aviation, parmi les grands chantiers de Laudier, en 1938, l'un est en cours : c'est la Salle des Fêtes ; l'autre est à l'état de projet, c'est le Parc des Sports.
Il s'agit de construire, en l'aménageant un Parc des Sports sur l'ancien champ de manoeuvre de Séraucourt.

Dans un premier temps, en 1936, Laudier demande un devis pour aménager de manière sommaire l'ancien champ de manoeuvres et ceci avec une subvention escomptée du Ministère de la Santé Publique et de l'Education Physique. Mais le maire ce jour-là n'a pas l'esprit sportif. Il signale qu'il avait déjà fait faire quelques travaux ; on avait installé une baraque et, ajoute-t-il, "quand les sportifs, et c'est utile de le dire n'ont rien, ils réclament. Quand ils ont quelque chose, ils ne s'en servent pas. C'est ce qui est arrivé". Et le Maire de poursuivre sur cette baraque qui servait de refuge à certains clochards. On l'a enlevée car les vitres avaient été brisées, et "on y aurait mis le feu". Après ces paroles quelque peu "antisportives", Laudier passe aux possibilités nouvelles, compte tenu de l'état des finances.

Le premier projet comprend un nivellement et quelques constructions succintes de bâtiments, comme les vestiaires et les WC, la somme prévisionnelle pour les dépenses est de 92 000 francs. Mais ce projet date de trois ans, et, depuis, des compléments ont été demandés, en particulier l'assainissement exigé par le nouveau Conseil Départemental des Sports.
Il y a donc litige entre la Municipalité et les services de la Préfecture. Pour Laudier, qui n'est sans doute pas un grand sportif, "ou bien on revient au premier projet, ou bien, on abandonne tout, purement et simplement, on laisse la responsabilité de ces installations au Comité Départemental". La situation est nette. C'est Charles Cochet qui revient à la charge : " N'oublions pas que les sportifs ont les yeux ouverts sur nos décisions; n'oublions pas qu'ils n'ont aucun terrain pour leurs jeux et leurs exercices. Il faut à tout prix que nous ayions des terrains de sports".
C'est alors que Laudier commence, avec sûreté et précision, à rappeler à chacun "l'histoire" de ce Parc des Sports :
" Le Conseil Municipal a établi son projet en septembre 1936 ; nous avons attendu la subvention jusqu'au début de 1938. Ce n'est tout de même pas de notre faute !
Nous avons alors réuni les usagers et nous leur avons demandé ce qu'ils désiraient, étant entendu que nous disposions de 92 000 francs. Ils ont exprimé unanimement leurs désirs et nous avons établi un deuxième projet selon leurs vues. Aujourd'hui, le Comité Départemental des Sports et Loisirs qui n'existait pas à l'époque demande un autre projet.
Je veux bien qu'on l'étudie à nouveau, mais nous ne serons pas responsables du retard. "

Après une large discussion Laudier, en homme de décision, propose de manière très concrète de revenir au premier projet pour lequel il dispose de 92 000 francs, "afin de faire immédiatement quelque chose, c'est à dire le nivellement et des pistes à titre provisoire".
La proposition est adoptée à l'unanimité moins la voix de Cochet ; pour lui, "ce projet ne donne pas satisfaction avant longtemps aux sportifs".
A noter qu'à cette même séance du conseil municipal, l'attribution d'une somme de 54 960 francs est votée pour le traiteur M. Luquet ; c'est le prix du banquet offert au Président de la République, cela représentait 687 couverts à 80 francs..... La moitié de la somme nécessaire au premier projet du Parc des Sports.

 

LA SALLE DES FÊTES DE BOURGES

Dans le programme électoral de Laudier de 1929, il y avait l'édification d'une Salle des Fêtes avec une annexe sous forme de l'Ecole de Musique. Ce projet fut inscrit dans les préoccupations de la Municipalité dès 1930. Mais la Salle des Fêtes, comme me le confirmera Robert Verglas, n'était pas dans les priorités de Laudier. Aussi, malgré les achats préalables des immeubles jouxtant le Palmarium, le projet de construction n'était pas très avancé.


En 1935, pour la première fois en Conseil Municipal, un projet complet est présenté, il a été élaboré en commission. Il comprend :


- Une grande salle de réunions et de concerts de 850 M2, pouvant contenir 1560 spectateurs. Cette salle étant conçue pour être réduite par un rideau si le nombre de spectateurs ne dépasse pas 650. L'étude acoustique a été faite pour que l'on puisse voir et surtout entendre de partout, et en plus, il sera possible de projeter des films de cinéma.
- Une salle de danse de 400 M2, avec 900 personnes assises, pour les bals, conférences et autres réunions.
- Une salle de concerts, plus petite, pour les fêtes dites intimes. L'intimité en 1935, c'était tout de même 450 à 600 personnes, contenance de cette nouvelle salle !
- Un restaurant pour les banquets, avec cuisines au sous-sol.
- Quatre grandes salles de répétition et deux plus petites, pour les Sociétés.

La construction d'un logement de concierge est aussi prévue, c'est un édifice complet et complexe qu'il est envisagé de faire. Entièrement en béton armé, il sera revêtu de briques, de pierre et d'enduit. Le choix de la brique s'explique : c'est durable et économique, cela rappellera les monuments anciens comme l'Hôtel Cujas. Mais Laudier a apporté là encore sa contribution, c'est lui qui a exigé que la brique utilisée provienne de Saint-Palais, la briquetterie étant alors en difficultés.

A côté de la Salle des Fêtes, assez grandiose, il faut le reconnaître, sera installée une "succursale du Conservatoire", c'est à dire l'Ecole Nationale de Musique, jusqu'ici hébergée dans l'ancienne école de filles de la rue Joyeuse.
Pour ce faire, on consolidera l'immeuble existant en le prolongeant jusqu'à l'angle de l'esplanade avec retour sur la Salle des Fêtes.


Le montant du projet en 1935 s'élève à un peu plus de 6 millions de francs. Il faut rappeler que l'architecte, M. Payret-Dortail l'avait une première fois estimé à 10 millions, mais des rabais seront possibles, selon l'expression de Laudier. Les plans définitifs seront dressés par M. Pinon, l'architecte de la Ville.

Pinon l'architecte et la Salle des Fêtes

Pinon qui était un architecte diplômé, avait une âme d'artiste, et ses réalisations montrent cet aspect à la fois technique et artistique. C'est lui qui exécutera un grand projet d'aménagement, prenant en compte toute la zone située entre la place Séraucourt et le Parc Saint-Paul. C'est sans aucun doute cette étude de Pinon qui a inspiré la municipalité des années 1980, lorsqu'il fut question de créer un "pôle culturel" au Parc Saint-Paul.

Le débat sur la Salle des Fêtes va durer de nombreuses années. Dans un premier temps, c'est le montant de l'emprunt de 6 millions de francs qui fait peur; ensuite, ce sont les dimensions de la grande Salle. Certains craignent qu'elle ne soit trop petite. A cette époque, le Grand Palais pouvait contenir 1500 places, et parfois, le samedi, on refusait du monde.... il n'y avait pas de télévision et le Berruyer sortait ! Aussi une Salle des Fêtes de 1560 places cela semblait étriqué. Enfin le style de l'édifice fait des mécontents, le conseiller municipal Maurice Boin explique son point de vue :


"Je suis monté tout à l'heure voir la maquette, et j'ai constaté que le style de l'extérieur de cette salle est, à mon avis, un peu trop moderne. Je sais bien que beaucoup de jeunes architectes, ceux de notre génération suivent la théorie de Monsieur "Lecorbusier", théorie que des critiques un peu acerbes appelent le style "nègre"...
Je crois qu'un juste milieu peut l'établir, tout à l'heure, je me suis dit : ce peut être la maquette d'une banque, d'une usine, d'un Hôtel des Postes, mais je ne distingue absolument pas qu'il s'agit de la Salle des Fêtes".

Le débat sur cette grand bâtisse prenait des aspects comme toujours en Berry, sur ce qui est beau ou esthétique, sur ce qui est moderne ou ancien, sur une certaine vision de ce qui est nouveau. La prudence et la critique l'ont toujours emporté, au moins dans une première phase, tant le Berruyer est prudent et n'aime pas que son horizon et son quotidien soient bouleversés.

Après les aspects techniques, il fallut s'intéresser aux finances et emprunter 6,2 millions de francs auprès de la Caisse des crédits aux départements et communes avec remboursement en 30 ans au taux de 5% à partir du 1er janvier 1936. L'autorisation d'emprunt fut notifiée par le président de la République le 3 avril 1936, le Président du Conseil, Ministre de l'Intérieur A. Sarraut étant chargé de l'exécution de ce décret. Et la Salle des Fêtes est lancée. C'était le 3 octobre 1936.
La construction commença par la démolition du Palmarium par l'entreprise Léon Fradet moins chère que Jacob Leiseing, et la grande verrière qui était remarquable pouvait servir de jardin d'hiver ; elle fut déplacée dans les serres des Prés-Fichaux.

La répartition en 10 lots des divers travaux se décide le 15 mars 1937 . Il y avait le Gros Oeuvre qui fera l'objet de la première tranche et sera donné, après adjudication-concours à l'Entreprise Jacob Leiseing dont le prix de 6 950 000 francs était très inférieur à ses concurrents. Outre ce premier lot, il n'y eut que le 9e qui fut attribué ce jour-là à M. Popineau, car il s'agissait de la sculpture décorative que ce grand sculpteur proposait pour un prix forfaitaire de 230 000 francs.
Au cours de la même année en plein mois d'août 1937, Laudier, en fin politicien, demande à son conseil municipal de voter un emprunt complémentaire. Et cela n'ira pas sans mal. En effet, si le devis des travaux d'édification établi le 1er mars 1935 s'élevait à 6,1 millions de francs, d'où l'emprunt de 6,2 millions, depuis cette date, compte tenu de quelques modifications, de l'inflation et d'une nouvelle estimation du 1er lot de travaux, le nouveau devis s'élevait à 12,2 millions, soit "une insuffisance de ressources de 6 millions". Et Laudier de demander un nouvel emprunt de 6 millions.
La réaction du conseil municipal est très mitigée. M. Demmer refuse de voter l'emprunt, il argumente ainsi :
"M. le Maire est certainement sincère, mais les évènements dépassent les hommes lorsqu'on a le doigt dans l'engrenage, le corps y passe ensuite tout entier. Je me demande avec inquiétude quand nous arrêterons-nous pour en terminer avec la construction de cette salle de danse que l'on appelle pompeusement Salle des Fêtes".

Le citoyen Demmer termine son propos en s'étonnant que Laudier, si avisé, prudent et perspicace se soit laissé aller dans une situation financière aussi délicate.
Une autre passe d'arme, cette fois avec Cochet, ce dernier reproche que l'on n'ait pas réalisé cette Salle des Fêtes en 1929 ou 1930 comme prévu, ce recul de 7 ou 8 ans, avec les taux d'emprunts et l'inflation, a été une erreur. Néanmoins, Cochet votera l'emprunt.
Laudier va répondre avec des arguments parfois sortis du "café du commerce". Sur le principe, le maire ne recule pas, "Vous avez voulu une Salle des Fêtes lorsqu'elle n'était pas en chantier, maintenant que le chantier est ouvert et qu'il y a la note à payer, allons-nous renâcler ?" Et c'est ensuite un long plaidoyer sur les constructions municipales, pour finalement emporter l'adhésion de tout le conseil municipal, moins une voix, celle de Demmer. Le mot de la fin sera pour le maire :
" Lorsque la Salle des Fêtes sera terminée, vous serez le premier, citoyen Demmer, à vous réjouir, comme les esprits chagrins qui critiquaient le Parc des Prés-Fichaux et qui sont maintenant en admiration devant lui".

Et les travaux vont se poursuivre. Au fur et à mesure de l'élévation des murs, dans Bourges, chacun fait monter le dépassement du coût ; certains prédisent une somme finale de 20 millions au lieu de 12 prévus.
A la séance du 29 juillet 1939, un point complet de l'avancement des travaux est effectué. Le Gros Oeuvre est sensiblement terminé, ainsi que l'assainissement et une partie des menuiseries extérieures. La Salle des Fêtes, est ... presque hors d'eau, les dépenses se sont élevées à 8,7 millions et les travaux restants (fin des menuiseries extérieures, électricité, peinture... ) ne devraient se monter qu'à 3,5 millions. Seulement, il s'agit de la dernière séance du conseil municipal avant la déclaration de guerre. Dans quelques semaines, la construction de la Salle des Fêtes passera au dernier plan des préoccupations des Berruyers.

Au cours de toutes les discussions sur les travaux de la Salle des Fêtes et de leur coût, à plusieurs reprises, le discours a débordé sur l'autre "grand chantier" de la ville : la construction de l'Hôtel-Dieu. On a même pu entendre Laudier, quelque peu en colère s'écrier : "Prenez l'Hôtel-Dieu, prévu pour 12 millions, il en coûtera peut-être 20. Tout est relatif". C'est un fait que la reconstruction de l'Hôpital de Bourges sera la dernière grande aventure municipale de Laudier le constructeur.

LA RECONSTRUCTION DE L'HÔTEL-DIEU

Albert Lebrun avait posé la première pierre de la reconstruction du nouvel Hôtel-Dieu, c'est à dire de l'Hôpital de Bourges. Le 27 juillet 1938, lors de la réunion de la Commission Administrative des Hospices de Bourges, il est indiqué que "les travaux se poursuivent à une cadence régulière et qu'ils sont suffisamment avancés pour que .... l'on puisse se rendre compte de la nécessité de diverses modifications."

L'Hôtel-Dieu de Bourges fut rénové au début du XVIe siècle et l'évaluation des travaux confiée à l'architecte Guillaume Pellevoysin, ce dernier jouant le rôle d'expert. Depuis quatre siècles, les améliorations ont été mineures à l'exception des bâtiments dus à Lejuge au tout début du XVIIe siècle. A l'origine, cet Hôtel-Dieu fut financé par la libéralité des habitants de Bourges ; l'édifice, comme il était de coutume depuis le début du XIIIe siècle, était composé d'une chapelle à côté de laquelle se trouvait la salle des malades ; ainsi, de leur lit, les malades pouvaient suivre les offices! Lors de sa visite à Bourges, Rabelais admira le pignon de la Chapelle, il consignera ce fait dans ses écrits.
Ainsi, l'Hôtel-Dieu était-il davantage perçu comme un magnifique monument historique, plutôt que comme un lieu où il était possible de guérir. Une anecdote datant de 1924 donne un aperçu de la situation. C'est un conseiller municipal, M. Guillot, qui a fait cette description du lieu :
" Dernièrement, une personne qui est allée voir un parent décédé, a été péniblement surprise de voir des mouches et des vers dans les yeux du mort. La mort remontait à deux jours. Il est certain que cela n'était pas le fait de la décomposition, mais de la malpropreté qui existe..... Le toit est défoncé, l'eau tombe dans cette pièce comme dehors. Il y règne, paraît-il, une malpropreté épouvantable".
Il y avait urgence à "faire quelque chose", d'autant que la trésorerie de l'Hôpital ne lui permettait pas d'acquérir le matériel, l'outillage et l'instrumentation que devait posséder un hôpital moderne.

Dans leur ensemble, les Hospices de Bourges comprenaient trois établissements :
- l'Hôtel-Dieu proprement dit, avec des services de médecine,de chirurgie et une polyclinique dans laquelle fonctionnait différents services de radiologie, stomatologie, ainsi que les maladies contagieuses, il était situé rue Gambon..
- L'Hôpital Général, situé rue Taillegrain recevait les vieillards privés de ressources et les enfants confiés par l'Assistance publique. Les services de la Maternité appartenaient aussi à cet établissement, il était prévu de rattacher cette Maternité à l'Hôtel-Dieu.
- La Maison Familiale, une oeuvre de Laudier datant de 1923 et destinée à recevoir les enfants de 1 jour à 4 ans, malades ou blessés. Nous dirions aujourd'hui la Pédiatrie. Ce troisième établissement était situé au 28 de la rue Marcel Sembat.


Il devient nécessaire pour Laudier de dresser à la place d'une partie de cet Hôpital, un bâtiment moderne, "un de ces pavillons chauds de lumière, où le corps médical serait heureux de soigner nos malades". Telles sont les paroles du Maire en 1936.

L'année d'après, le projet prend forme. Il s'agit d'abord d'agrandir et de regrouper tous les services hospitaliers de la Ville en un seul lieu, en plein centre Ville. Mais à Bourges, il n'est pas possible de construire un nouvel Hôpital sans démolir l'existant. Or, certaines parties de ce dernier sont classées monument historique.

Les directives données aux architectes sont claires :
"Réunir en un bloc tous les services nécessaires à l'hospitalisation et au traitement des malades de toutes catégories sociales atteints d'affections médicales ou chirurgicales, doter des bâtiments de tous les perfectionnements actuels de la technique hospitalière".

 

Dans la suite des conseils et directives, il est aussi demandé de veiller à supprimer ou diminuer les salles communes, "où les malades souffrent et meurent dans une promiscuité fâcheuse", et à multiplier les petites chambres à 2 ou 3 lits. Mais pour assurer ce programme, il faut de l'argent. Le devis-programme s'élève à 15 millions de francs dont il est possible d'espérer une subvention de 50% de l'Etat, sous forme des redevances du Pari Mutuel.
Et la reconstruction de l'Hôtel-Dieu peut commencer ; les architectes retenus seront MM. Pascault, Just et Rey. Le premier lot de la première tranche a été concédé à deux entreprises, la première de Montluçon, la seconde, bien berruyère : l'entreprise Leiseing Jacob et fils, le tout pour 10 millions de francs. Ce choix donne lieu à une joute entre Laudier et Cochet.

C'est le sculpteur local Emile Popineau qui est choisi par les architectes pour orner de motifs allégoriques l'entrée du bâtiment. Plus coûteuse, la décision de procéder à des travaux d'assainissement et d'épuration des eaux, ainsi que de doter l'hôpital d'une aération horizontale de type Knopen, "un procédé breveté qui a fait ses preuves". L'Hôtel Dieu avance ..... mais la guerre va tout arrêter.

LES PREPARATIFS DE GUERRE

Au milieu de l'année 1938, la France semble se préparer à la guerre. Ce n'est pas avec l'état d'esprit des poilus de 14, mais avec une certaine résignation. Les premiers symptômes visibles à Bourges concernent la Défense Passive. Un arrêté préfectoral en date du 20 juin 1938 précise les mesures à prendre pour parer les dangers d'attaques aériennes et les dispositions de sécurité à prendre en cas d'alerte. Il est demandé à tous les propriétaires d'immeubles, à tous les directeurs d'établissements scolaires, à tous les hôteliers "d'apposer dans leurs immeubles et établissements, à l'endroit le plus apparent pour tous, une affiche imprimée énumérant les mesures de protection à prendre contre les effets des bombardements aériens. La même affiche sera également apposée dans tous les lieux publics".

D'autres mesures seront prises par Henri Laudier, avec la demande pour tout individu ou famille arrivant à Bourges ou quittant la commune de se présenter au bureau des Contributions et des Elections pour y remplir une fiche destinée à faire connaître leur situation au regard de la Défense Passive.

En mars 1939, un nouvel avis municipal contresigné du Préfet informe la population de la signification des signaux d'alerte. Ainsi, les incursions d'avions ennemis sur la ville de Bourges seront signalées par l'emploi de sirènes et de sonneries des cloches de la cathédrale, Notre-Dame et Saint Pierre-le-Guillard de la manière suivante : une alerte, ce sera pendant 4 minutes, des sons alternatifs, montants et descendants, une fin d'alerte, par contre, durera 3 minutes, et le son sera continu.

Au mois de mai 39, plusieurs Chefs de Service vont à Paris, afin de suivre un stage sur la défense passive. Bientôt, le sable afflue pour protéger les immeubles, les batteries de D.C.A. sont installées, et le plan de dispersion de la population est arrêté. Seule difficulté restante, il n'y a pas suffisamment de masques distribués à la population civile, ils sont à acheter par les personnes qui le désirent... Mais l'autorité militaire ne les a pas livrés. Et malgré les masques absents, Laudier déclare : " Je réitère que notre programme de défense passive est absolument au point et que si quelques points ne sont pas réalisés, c'est que les crédits ne nous ont pas été délégués".

Parmi les mesures prises dans le cadre de la défense passive, deux méritent d'être commentées. La première est relative à la protection de la Cathédrale de Bourges. Par crainte d'une attaque aérienne, des sacs de sable ont été placés devant les portails et les tympans, alors que tous les vitraux, dont les chefs-d'oeuvre du XIIe siècle sont démontés un à un et mis à l'abri, une première fois semble-t-il en 1938, puis, le danger s'éloignant après Munich, ils sont remontés pour être une nouvelle fois mis en dépôt et protégés en 1939. On ne les retrouvera que plusieurs années après la fin de la guerre.
L'autre mesure a pour théâtre le Muséum. Par suite des dangers que les fauves causeraient à la population, si leur cage venait à se briser après avoir subi des bombardements, il est décidé de les abattre. Les lions seront tués, ainsi que quelques autres fauves, mais l'ours et la hyène prévus d'être aussi abattus auront in extremis la vie sauve. Les autres animaux auront plus de chance, ils seront hébergés par le zoo de Vincennes pendant la durée des hostilités.

Ainsi dans l'administration berruyère, comme dans l'ensemble de la population, chacun se prépare à la guerre.

 

LES 150 ANS DE LA REVOLUTION

Le printemps de 1939 est celui de tous les dangers. Madrid est aux mains des phalanges fascistes de Franco, l'Italie de Mussolini envahit l'Albanie alors que les nazis entrent dans Prague. En France, Daladier obtient les pleins pouvoirs et Albert Lebrun est réélu Président de la République. Les prétentions des dictatures ne semblent plus avoir de limites, chacun dans le pays se rend compte que les accords de Munich en septembre 1938 n'étaient qu'un immense coup de bluff de la part d'Hitler.
A la fin du mois de juin 1939, c'est une nouvelle crise qui s'ouvre avec le corridor de Dantzig. La France et la Grande Bretagne signifiaient à l'Allemagne qu'ils seraient fermes sur la garantie de ce statut. Pendant ce temps là, l'Allemagne se préparait à envahir la Pologne.

C'est dans une telle atmosphère que Bourges s'apprête à organiser la commémoration du cent cinquantième anniversaire de la Révolution Française. Pour beaucoup, c'est plus un symbole qu'une fête, car il semble bien que nul n'ait le coeur à rire et danser.
Les propos de Laudier sont d'ailleurs sans équivoque :

" .... Au moment où les nuages s'amoncèlent à l'horizon, à une heure où le danger extérieur n'est pas niable, le Gouvernement a voulu, par cette solennité, signifier à ses voisins épris des méthodes de force que nous réprouvons, l'unanimité du Peuple Français communiant dans un même sentiment intime de solidarité nationale ; il a voulu affirmer que la République et son Empire sont indivisibles... que les menaces et rodomontades ou mesures d'intimidation ne sauraient atteindre notre volonté de paix".

Cette fête se déroulera le 2 juillet 1939, elle sera basée sur la Constitution de l'An III et les Droits de l'Homme et du Citoyen. Tout commence avec un cortège qui part de l'Hôtel de Ville à 15 heures ; il est précédé d'une figuration comprenant les administrations départementales et communales de l'époque, avec un détachement de la 95e demi-brigade. Les enfants, ils sont 3000, viennent ensuite ; ils précèdent 200 jeunes gens des Ecoles Normales costumés en "sans-culottes" et "citoyennes". Au centre du défilé, onze jeunes filles dont l'une représente la République.


Le cortège se déploie entre la place Etienne Dolet et l'esplanade Séraucourt sur laquelle a été construit un "Autel de la Patrie" avec des colonnes symbolisant les quartiers de Bourges ; sur chacune figure une inscription avec les mots "Egalité", "Obéissance à la loi" ou encore "Vive la Patrie". Au pied de l'Autel, des gradins ont été placés en amphithéâtre pour recevoir les musiciens et choristes.
La musique entonnera le "Chant du Retour" de Méhul avant les discours sur ce que fut 1789. La lecture des droits et devoirs de la Constitution de l'An III précède le traditionnel serment :
"Je prête serment d'être fidèle à la Nation, de maintenir de toutes mes forces les grands principes, d'observer la constitution de l'An III, de répondre à tous les ordres des législateurs et de défendre le sol de la Patrie". Et s'adressant à la foule, le Président du Conseil de la Commune s'écria : "jurez-le" et la foule de répondre par un vibrant "Nous le jurons". Une série de chants et de musiques de l'époque révolutionnaire va clôturer cette grande journée commémorative.
Ce sera la dernière "fête" à Bourges avant la guerre, car les évènements se précipitent. L'Allemagne et l'URSS signent un pacte de non-agression le 23 août 1939. C'est à la fois la surprise et l'indignation.


LA GUERRE

La situation internationale est dramatique, le pacte de non-agression, signé entre Staline et Von Ribbentrop, ce dernier représentait Hitler, tonne dans le ciel de France. Pour de nombreux communistes, cet acte n'est pas explicable, malgré la foi qu'ils ont dans l'action du "Petit Père des Peuples". Les journaux communistes, comme l'Humanité et le Soir sont saisis.
Dans leur ouvrage sur "Les combattants de la Liberté", consacré à la Résistance, Pigenet et Cherrier au début du livre tentent quelques explications :
"Sans nous attarder sur cet évènement, il importe d'en rappeler les circonstances. Alors que la France et la Grande-Bretagne se refusent à toute discussion sérieuse d'un accord avec l'U.R.S.S., celle-ci - instruite par Munich - ne peut prendre le risque d'une guerre pour laquelle elle n'est pas préparée".

Les auteurs ajoutent que le Parti Communiste, s'il approuve le pacte, a aussi rédigé un communiqué affirmant qu'en cas d'attaque Allemande, les communistes se battront. En attendant il y a comme du "flottement". L'Emancipateur dès le 26 août est saisi, et le Parti Communiste subit l'hostilité croissante de la population, il est en état de totale désorganisation.


Le 1er septembre 1939, à 4 h 45, les troupes motorisées Allemandes pénètrent en Pologne. Cinquante trois divisions écrasent les Polonais, c'est la "Blitzkrieg" ou "guerre éclair" dans laquelle la Luftwaffe se montre d'une redoutable efficacité. En France et en Angleterre l'ordre de mobilisation générale est affiché et le 3 septembre, les deux pays déclarent la guerre à l'Allemagne.

Le 21 octobre 1939, Henri Laudier, devant son Conseil Municipal lit une déclaration sur les récents évènements. Il retrace la lente marche vers la guerre depuis la remilitarisation en 1936 de la Rhénanie. Il ajoute que "brusquement, l'annexion brutale de l'Autriche en mars 1938 nous ouvrit les yeux". Puis ce fut l'affaire des Sudètes en septembre 1938 et "chacun comprit que le Reich hitlérien allait nous acculer inévitablement à la guerre".
C'est à ce moment, après avoir rappelé les derniers évènements qu'il parle du pacte entre Hitler et Staline :
"... La Pologne, malgré son héroïque résistance .... fut lâchement assassinée dans le dos par la Russie soviétique accourue à la rescousse du nazisme féroce et dominateur". Laudier ajoute que le 3 mars 1927, il avait reçu à Bourges des représentants du Parlement de Pologne. Et puis c'est le discours très majoritaire en France sur l'attitude du Parti Communiste Français. Pour le maire, "cette abominable collusion de deux régimes si profondément opposés, quoiqu'également autoritaires et despotiques, a soulevé le monde civilisé d'un profond dégoût". Il rappelle que le gouvernement a été obligé de décréter la dissolution du Parti Communiste Français le 26 septembre, ce parti "plus attaché à l'obédience stalinienne qu'à son impérieux devoir vis à vis de la France. Loin de reconnaître son erreur, le Parti Communiste, à part quelques exceptions, voulut se reconstituer sous une autre appellation... il n'est point besoin d'insister sur cette lamentable fin d'un parti qui avait tant promis et si peu tenu".

Il y a dans ces paroles de Laudier une forme de revanche par rapport à son combat politique depuis toujours contre "les bolchéviks", mais ce n'est pas un propos uniquement politicien, il donne un avis, qui est largement partagé par les Français. Le premier décembre, à l'issue d'une séance à la Chambre des Députés, les Communistes sont mis hors la loi et Gaston Cornavin, Député du Cher, est arrêté. Les Communistes vont être mis très longtemps au ban de la société, et seule l'entrée de Hitler en URSS, puis la Résistance leur redonneront la virginité qu'ils avaient perdue.

LES DERNIERES REALISATIONS AVANT LA DEBACLE

Dans la préparation du budget pour l'année 1939, une réunion du conseil municipal de Bourges se déroule le 3 décembre 1938. La situation économique est de plus en plus catastrophique ; Laudier, après une joute contre "la politique insensée qui nous a acculés au bord du gouffre et dont nous supportons à l'heure actuelle les lamentables conséquences" revient sur les projets en cours. Il signale que certains grands programmes sont sur le point d'être terminés, c'est le cas de la Salle des Fêtes qui est en voie d'achèvement, de l'Hôtel-Dieu qui est au tout début de sa transformation, enfin de l'usine d'incinération dont les travaux sont commencés. Aussi, l'étude du Parc des Sports sera désormais "l'article premier de nos préoccupations". C'est dans cette séance que l'on apprend que le projet provisoire de Séraucourt avait été renvoyé au ministère de l'Education Nationale, et "il n'en était jamais revenu", c'est à nouveau un projet en panne.
Outre ces grands travaux qui sont spectaculaires, la municipalité se préoccupe aussi des logements. En 1938, un programme pour la construction de 146 logements dans la cité de l'Aéroport est élaboré, mais compte tenu du coût, une démarche est faite auprès de la S.N.C.A.C. afin d'obtenir une subvention de la part de la Compagnie de construction aéronautique, en réservant à son personnel des logements.
De même, la remise en état des rues, la construction des égouts, la viabilité des chemins, c'est rarement spectaculaire et toujours d'un coût fort élevé, mais pourtant indispensable dans une cité moderne. Comme toute municipalité, Bourges doit consacrer des sommes importantes à ce genre d'activités.
Un an plus tard, le 9 décembre 1939, Laudier fait un point de la situation municipale, comme si l'on était à la veille d'un nouveau scrutin. C'est en quelque sorte son testament. Il indique ses réalisations depuis 1919 :
- le statut du personnel communal en juin 1920.
- la Caisse de Retraite de ce personnel le 9 novembre 1922.
- le Jardin des Prés-Fichaux.
- les cités à Bon Marché (H.B.M.).
- le Parc des Expositions.
- le Muséum.
- le Patronage Laïque de Vauvert.
- les Bains-Douches.
- les Colonies de Vacances.
- l'Inspection médicale des Ecoles.

Et de poursuivre avec ce qui est pour Laudier, l'essentiel, c'est à dire l'Ecole Nationale Professionnelle de Jeunes Filles, ce qui se réalisa après dix années d'efforts et valut aussi un nouvel établissement départemental d'incurables à Bellevue. Il faut ajouter à cela, l'Ecole Nationale de Musique et la Chambre des Métiers. Cette dernière institution datait de trois ans. Les catégories prises en compte à cette époque étaient au nombre de 6 :
- Alimentation
- Bâtiment
- Bois
- Métaux
- Habillement et cuir
Le dernier métier était dénommé "Divers". C'est ce qui pose problème car certaines corporations ne veulent pas entrer dans la rubrique "divers", c'est le cas des coiffeurs, de l'industrie du livre ou des Arts graphiques. Ces problèmes ne vont pas trouver de solution immédiate.
Il reste à attaquer le Gros Oeuvre du programme de 1935, c'est à dire la Salle des Fêtes, les agrandissements de l'Ecole Primaire Supérieure de garçons, ainsi que les groupes scolaires du Bordiot et du Lautier (quartier Aéroport). Enfin, l'aménagement et l'extension du service d'adduction d'eau potable sont aussi au programme, tout comme l'usine d'incinération. Et Laudier termine son propos par le nouvel Hôtel-Dieu, le Parc des Sports, l'ouverture du Cours Avaricum et le casernement des Sapeurs-Pompiers. Autant de projets commencés mais qui ne seront terminés qu'après la guerre. Les mots de la fin, avant de longs applaudissements sont les suivants :
"Il ne me reste plus qu'à souhaiter que l'horrible cauchemar prenne fin le plus rapidement possible par la victoire de nos armes et celles de nos alliés... j'exprime à tous mes collaborateurs des différentes assemblées municipales depuis décembre 1919, et à ceux de l'administration du haut en bas de l'échelle, la gratitude profonde que je me devais de leur témoigner une fois de plus".

En cette fin d'année 1939, alors que la drôle de guerre "bat son plein", Laudier reste au poste, sans trop savoir quelle sera la suite du conflit. Il songe à sa Ville, mais son discours respire l'inquiétude, la fatalité et une certaine résignation. De plus, il est malade, et parfois souffre atrocement, sans jamais perdre sa lucidité. Les évènements, qui vont se précipiter dans quelques semaines, ainsi que l'aggravation de la maladie, vont l'achever.

Cet article est issu d'un livre de Roland Narboux l'Histoire de Bourges au XX ième siècle, 1900 - 1940 (Tome 1)

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