1900 /
1913 Bourges a la veille de la guerre
- Les maires de Bourges
- Du côté de l'Archevêché
- La loi sur les Congrégations religieuses
- La Loge de Bourges
- L'éloge de la laïcité
- Bourges cité "militaire"
- Les inondations de 1910
- Les berruyers découvrent l'avion : le meeting de 1910
- L'inauguration de la Chambre de Commerce
- Bourges au quotidien
- Laudier transféré à Bourges
- Laudier battu à toutes les élections
LES MAIRES
DE BOURGES : DE JOSEPH LEBRUN A HENRI DUCROT
Après l'épisode Vaillandet,
il fallait un certain courage pour vouloir s'installer dans le
fauteuil de premier magistrat de Bourges. Joseph Lebrun accèdera
à cette place, il était de la même tendance
que Vaillandet.
Joseph Lebrun était né à Buzançais
dans l'Indre, mais il vint assez vite à Bourges où
son père Jules était dans l'administration des
chemins de fer. Le petit Joseph fréquenta l'école
du Bouillet, mais il dut quitter les études à 13
ans, ses parents ne pouvant plus subvenir à ses besoins.
Son père le dirigea vers les Etablissements Militaires,
il exercera la profession de tourneur sur métaux. Il se
marie en 1890, et aura un fils dont il fera un brillant Ingénieur
des Arts et Métiers.
Dans sa jeunesse, Joseph Lebrun est attiré
par l'étude des problèmes sociaux. Il participe
et fonde un certain nombre de groupements : les Prévoyants
du Cher, la Ruche Berruyère, la Bourse du Travail, l'Imprimerie
Ouvrière, ou encore l'Union Amicale des Ouvriers des Etablissements
Militaires dont il devient le secrétaire général.
Lebrun exercera son mandat jusqu'en 1904, il s'occupera essentiellement
des oeuvres sociales, mais il ne restera pas suffisamment de
temps en place pour imprimer de manière durable ses idées
très socialisantes.
Sous son mairat, il va donner à certaines rues de Bourges
des noms qui vont déclencher l'ire d'une partie de la
population. Il est important de conserver dans la mémoire
collective le souvenirs des "grands hommes" qui laissent
un nom dans l'histoire nationale ou locale. Vaillandet avait,
en mai 1900, donné à la rue "Franche",
le nom de "Michel de Bourges", le grand républicain,
Lebrun poursuit cette oeuvre en avril 1903 en transformant la
rue "Saint-Médard" en rue "Littré",
et la place "Saint-Sulpice" en place "Rabelais".
Enfin, une partie de la rue de "Saint-Amand" s'appellera
désormais rue "Barbès" du nom du révolutionnaire.....
Les "Saints" de Bourges se laïcisaient, un scandale
de plus aux yeux de la population Berruyère et bourgeoise.
Comme pour punir ce premier magistrat de la cité, il n'a
pas été possible de trouver le portait de cet homme
dans la galerie des maires de Bourges présentés
depuis des décennies dans les Hôtels de Ville successifs
de la ville. Et Lebrun, contrairement à la tradition,
n'a pas donné, semble--t-il son nom à une rue ou
place de la cité.
Lebrun est battu comme maire aux Municipales du 8 mai 1904, bien
qu'il soit élu Conseiller Municipal. Le 15 mai, c'est
Henri Ducrot qui hérite du poste.
La campagne est très dure. La liste
des candidats de la majorité municipale sortante, s'intitule
"Liste Socialo-Révolutionnaire" elle a Lebrun
comme tête de liste. Avec lui, Vaillandet, toujours lui,
Hervier, Rougeron et Laudier.
Face à Lebrun, se présente Henri Ducrot, un ancien
avoué, avocat à la cour d'appel. Il est entouré
d'hommes comme Paul Commenge, Labbé, Margueritat ou Groussot
qui font une liste dite "d'Union Républicaine".
Ce sont essentiellement des avocats, commerçants et industriels
de Bourges. Elle est composée d'hommes nouveaux, et leur
profession de foi est essentiellement anti-socialiste :
Nous estimons qu'il y a un danger pour notre ville à laisser
plus longtemps son administration confiée aux socialo-révolutionnaires,
représentants sans attache ni intérêt dans
le pays, trop enclins, pour satisfaire des utopies, à
compromettre le patrimoine commun.
.... Il est d'usage que les candidats fassent beaucoup de promesses,
sauf à n'en tenir aucune une fois élus"
.
A côté de ces deux listes principales, il y avait
la liste radicale emmenée par M. Larchevêque, alors
que M. Mitterrand était à la tête de la liste
radicale-socialiste.
Au premier tour, ce 1er Mai 1904, il faisait
si beau et si chaud qu'à 8 heures du matin, il fut difficile
de mettre en place les bureaux de vote, "personne ne s'offrait"
pour les tenir. Finalement tout va rentrer dans l'ordre, avec
l'ouverture avec retard des sections de vote comme l'on disait
à l'époque.
Les résultats sont sans trop de surprise. La liste socialiste-révolutionnaire
obtient en moyenne 2800 voix, Lebrun tête de liste ayant
pour sa part 3485 voix, un exploit. A l'opposé, la liste
d'Union Républicaine" obtient 2600 voix en moyenne
et seul Paul Commenge avec 3077 voix dépasse les 3000.
Pour sa part, Ducrot a 2789 voix.
Les deux autres listes sont balayées.
La campagne du second tour est une lutte assez classique Droite-Gauche.
Le "Journal du Cher" soutient la liste de Commenge-Ducrot-Labbé.
Le vote demandé est essentiellement "contre les socialo-révolutionnaires"
et le programme est assez léger et décousu.
Le 8 mai, les résultats tombent
: la liste de l'Union Républicaine l'emporte très
largement avec une moyenne de 4200 voix face aux 3900 de la liste
opposée. Sur la première liste, 27 candidats sont
élus, et ils sont seulement trois dans la seconde : Lebrun,
Hervier et Migeon pour ce qui va être désormais
l'opposition municipale. Vaillandet, avec 3578 voix est totalement
désavoué par les électeurs.
Il faut dire que Vaillandet était également candidat
aux Municipales dans sa nouvelle ville d'adoption : Avignon.
Il y était professeur au lycée de cette ville papale.
Ses ennemis, et il en avait beaucoup, entre les deux tours s'en
donneront à coeur joie. Alors que l'on venait d'apprendre
qu'il était battu au premier tour à Avignon, on
pouvait lire dans des tracts de la campagne électorale
: "Si M. Vaillandet avait eu la bonne chance de réussir
à Avignon, comme cela lui était arrivé à
Bourges il y a quatre ans, notre ville eût été
débarassée à jamais de ce triste personnage
et des manifestations tumultueuses et scandaleuses qu'il excellait
à organiser". Et certains de se dire que si Vaillandet
était élu à Bourges le 8 mai, il serait
à nouveau maire de la ville, car le ministère de
Combes ne manquerait pas de lui accorder un congé pour
exercer sa fonction. Et de rappeler le temps où les excès
des révolutionnaires de Vaillandet donnaient à
la ville de Bourges des scènes dignes de la Terreur. Les
paroles et écrits de la droite locale ne sont guère
mesurés.
Après la victoire de la liste de l'Union Républicaine,
le 15 mai 1904, le nouveau conseil municipal se réunit.
L'accueil fait par l'ancien maire, Lebrun est glacial, et l'on
procède à l'élection du maire. Les résultats
sont sans surprise. Henri Ducrot obtient 26 voix contre 3 à
Lebrun qui cède sa place. Le discours de Ducrot est plein
de bon sens et de simplicité. Après les remerciements
d'usage, il dira :
"Nouveau venu dans la politique, hier inconnu dans notre
parti, je n'aurais pas osé accepter la situation sans
l'aide de deux vieux Républicains, élus avec moi,
Labbé et Brochard.
... Je souhaite la bienvenue parmi nous, aux trois élus
socialistes; j'estime que leur présence aura, au moins,
ce résultat de les forcer à constater que nous
ne sommes pas ce qu'ils croient.
... Nous ne sommes pas des hommes de parti pris. Nous sommes
avant tout des administrateurs".
Et ce sera, dès la prise de fonction
du nouveau maire, le premier incident municipal. Le discours
d'Henri Ducrot à peine terminé, Joseph Lebrun demande
la parole. Refus du maire, car l'ordre du jour ne prévoyait
que l'installation de la municipalité. Dans le tumulte
et le brouhaha, Lebrun lit une "adresse de félicitations
au ministre Combes". C'est la cohue avec des cris qui fusent
de partout : "A bas la calotte", ou encore "Vive
la Sociale". De grands classiques qui accompagnent le départ
des conseillers municipaux, ça promet pour la suite de
la vie publique berruyère !
Ducrot demeure à son poste jusqu'en
novembre 1912, il meurt en fonction. Au lendemain de sa seconde
réélection du mois de mai 1912, Henri Ducrot est
atteint d'une grave affection intestinale et il doit subir une
opération chirurgicale.
Il venait tout juste d'être réélu avec l'ensemble
de sa liste contre les socialistes emmenés par Lebrun
Hervier et Laudier. Au niveau des voix, au second tour, Ducrot
en obtiendra plus de 5 000, alors que Laudier, un des meilleurs
de sa liste, plafonnera à 4 300 voix. Dans la séance
qui suivit, c'était le 20 mai 1912, Henri Ducrot est réélu
maire avec 29 voix, contre 1 seule à celui qui deviendra
son premier adjoint : Commenge.
Dans son discours, il remerciera ses collègues et terminera
ainsi :
" ... Comme par le passé, la municipalité
assurera par tous les moyens en son pouvoir, la tranquillité
de la rue : elle estime, en effet que s'il convient d'accorder
à chacun le maximum de libertés, le devoir primordial
de toute administration sérieuse est de n'autoriser des
manifestations quelconques que si l'on a la certitude absolue
que l'ordre public ne sera pas compromis".
Ce maire de Bourges était né
à Clamecy dans la Nièvre en 1854. Il était
licencié en droit, et acheta une charge d'avoué
à Montluçon jusqu'en 1893. C'est à cette
époque qu'il est nommé avoué auprès
du tribunal de première instance de Bourges, un poste
qu'il va occuper jusqu'en 1903. Après avoir abandonné
ses fonctions dans le domaine de la magistrature, Ducrot est
élu conseiller municipal, puis maire de Bourges. En 1908,
avec 19 de ses partisans, il est réélu comme maire,
et passe alors pour bon administrateur.
Les
inondations de Bourges de 1910 (pont d'Auron)
Au cours de son second mandat, Henri Ducrot se heurte à
un certain nombre de difficultés. En particulier, il a
beaucoup de soucis avec les intérêts des contribuables
qu'il voulait préserver, alors qu'il devait ménager
à la fois les intérêts de la ville et ceux
des catholiques à qui il devait en grande partie son élection.
C'est lui qui "prendra possession" du Palais de l'Archevêque
pour en faire la mairie de Bourges, il écrira au président
du Conseil le 4 septembre 1909 pour que lui soient attribués
le Palais de l'Archevêque et le jardin attenant. Il aura
une réponse positive immédiate et emménagera
en 1910.....
Il va éviter la rupture avec ses électeurs en leur
donnant en échange, la reconstruction de l'Eglise Saint
Bonnet. Avec cette dernière initiative, il s'opposera
aux Républicains et aux Laïques. Son dernier acte
concernera un nouveau traité pour l'éclairage de
la ville au gaz et à l'électricité.
Sous une apparence assez bonhomme, il était un adversaire
implacable des socialistes qu'il avait "chassés"
de la mairie. Ainsi, au lendemain des obsèques du maire
défunt, le 23 décembre 1912, plusieurs incidents
vont opposer les conseillers municipaux, alors que la réunion
du conseil est placée sous la direction de Paul Commenge.
Une première fois, c'est le conseiller Lebas qui informe
ses collègues que le nom d'Henri Ducrot sera donnée
à la rue des Toiles. Certains conseillers sont furieux.....
de ne pas avoir été informés de cette initiative.
Le second incident est significatif de l'ambiance. Le conseiller
Henry signale qu'il est d'usage que la première séance
du conseil municipal qui suit le décès d'un maire
soit levée aussitôt en signe de deuil et que cela
n'a pas été fait. De plus, il est d'usage que les
discours qui ont été prononcés lors des
obsèques soient consignés dans le compte rendu,
et ils n'y seront pas. Le premier adjoint, Paul Commenge, penaud
réplique qu'il a bien fonctionné de cette manière
sans en avoir avisé ses collègues. Et les "chers
collègues" sont à nouveau furieux de ne pas
avoir été informés.... l'Ere de Paul Commenge
débute "avec de l'orage dans l'air" comme le
dira M. Boucheron au conseil municipal.
La Dépêche du
Berry des 21 et 24 mai 1912
La Dépêche du Berry du mois de décembre 1912
Archives Municipales (CR Conseil Municipal)
PAUL COMMENGE
: LE MAIRE DE LA GUERRE
Pour succéder à ce maire,
et nous sommes à la veille de la Grande Guerre, c'est
Paul Commenge qui est élu ; il restera pour l'Histoire
le maire de Bourges de la Guerre, dans une ville qui comprendra
plus de 100 000 habitants.
Paul Commenge est élu le 26 janvier 1913, il bat le socialiste
antimilitariste Henri Laudier. En fait, la mort d'Henri Ducrot
à la fin de l'année 1912 provoque une élection
partielle le 19 janvier pour élire un conseiller municipal,
puis le maire de Bourges. Deux candidats restent en présence,
c'est Georges Forest le Président du Syndicat des commerçants,
"l'inventeur des forestines", il est soutenu par le
"Journal du Cher". Il est opposé à Henri
Laudier qui est aidé par "L'Emancipateur", son
journal.
La presse locale se déchaîne, et le "Journal
du Cher" écrit sur Laudier et Forest :
"L'élection oppose d'une part un homme aux idées
larges, rompu aux affaires, .... et d'autre part un politicien,
un représentant de ce parti collectiviste et révolutionnaire,
qui a été heureusement chassé de l'Hôtel
de Ville il y a huit ans, où son passage a été
des plus funestes".
C'est sans surprise que Monsieur Forest est élu et installé
au conseil municipal, le 26 janvier pour l'élection du
successeur d'Henri Ducrot.
Le scrutin pour l'élection du maire se déroule
sans surprise, le premier adjoint, Paul Commenge est élu
maire de Bourges par 28 voix sur 30 votants, il y a deux bulletins
nuls.
Paul Commenge est un républicain, il se retrouve presque
par hasard au fauteuil de premier magistrat de la cité,
il ne se doute pas, lorsqu'il prononce son allocution après
sa mise en place, qu'il va gérer pendant 7 ans une ville
en guerre qui va doubler sa population en quelques mois.
Son discours de maire est émouvant, car il a toujours
refusé cette charge, laquelle lui avait été
proposée plusieurs fois :
"... Nous avons trois ans et demi pour réaliser notre
programme, nous allons tenter de mener à bonne fin les
grands travaux esquissés et donner à notre vieille
cité berruyère le lustre et la renommée
auxquels elle est en droit de prétendre.
Depuis plus de 30 ans, je me suis consacré à l'étude
des grandes questions d'édilité.... Je suis inébranlablement
attaché au gouvernement de la République".
Ainsi se termine cette première allocution de Paul Commenge
alors que se calment en 1913, les oppositions entre les Républicains
et les Réactionnaires, parmi ces derniers se trouvent
les milieux Catholiques, même si Bourges, avec son Archevêque
fidèle à la République est en France une
exception.
Le maire Paul Commenge
collection mairie de Bourges
DU CÔTE
DE L'ARCHEVÊCHE
Le département du Cher, sur le plan
politique est assez représentatif de ce qui se passe dans
le pays. Jusqu'en 1902, le gouvernement est dirigé par
un homme de gauche, Waldeck-Rousseau, il met en oeuvre une politique
sociale d'avant garde, mais reste modéré face aux
idées de Guesde ou de Vaillant, beaucoup plus durs. La
France était très en retard en 1900, par rapport
à l'Allemagne et à l'Angleterre en matière
de législation sociale. Il n'existait aucune assurance
sociale, et lorsque le ministre "socialiste" Millerand
fait voter une limitation du travail à 11 heures par jour
sans distinction d'âge et de sexe, ce fut un premier progrès,
jugé insuffisant par les partis ouvriers.
Dans un autre domaine, Waldeck-Rousseau met un point final à
l'Affaire Dreyfus et le calme dans les familles revient. Mais
les esprits ne sont pas à la conciliation. Dans cette
Affaire Dreyfus qui avait failli voir sombrer la République,
les Congrégations religieuses avaient eu une action détestable.
La conséquence fut la loi sur les Congrégations
votée en 1901.
Aux élections législatives d'avril et mai 1902,
face au danger des ultras opposés à la République,
le Bloc des Gauches se mobilisa et assura la victoire des socialistes
et des radicaux. Waldeck-Rousseau, après trois ans de
pouvoir, était vainqueur, mais fatigué et malade
il céda son poste à Emile Combes.
Pendant trois ans, cette gauche radicale va diriger le pays,
et "le Petit Père Combes" laissera son nom dans
l'Histoire, comme l'homme de la Séparation de l'Eglise
et de l'Etat. Une oeuvre considérable et très moderniste,
même si quelques bavures ont occulté l'ensemble
de ses actions.
A Bourges, la puissance de l'Eglise et
de l'Archevêque était importante. En 1900, va s'y
tenir un Congrès ecclésiastique pour "éveiller
le zèle du clergé français et étudier
les moyens d'arrêter une déchristianisation croissante...
et accepter le régime politique que la France s'était
donnée".
Il s'agissait d'un évènement important qui divisait
les catholiques français. Pour organiser ce Congrès,
certains diocèses s'étaient habilement récusés,
mais à Bourges, l'Archevêque, Mgr Servonnet, avait
accepté de recevoir ses pairs.
Mgr Servonnet, avant de venir en Berry,
était à Digne. Il passait pour avoir "une
tendance républicaine" très prononcée,
et avait suivi les préconisations du Pape Léon
XIII. Il espérait, avec cet appui papal récupérer
le diocèse d'Albi ou celui d'Avignon. C'est en 1897 que
Servonnet fut nommé à Bourges, avec l'accord d'un
gouvernement pourtant peu enclin à la conciliation. Il
reçut une lettre de Léon XIII demandant de "s'unir
plus que jamais sur le terrain de l'adhésion loyale à
la République". Face à ce dévouement,
le gouvernement, et en particulier Waldeck-Rousseau se battirent
pour faire obtenir à Mgr Servonnet, le titre de cardinal.
Ce parrainage était sans doute un handicap, et il ne recevra
pas le chapeau convoité.
A son arrivée à Bourges, le nouvel évêque
avait 66 ans, c'était "un beau vieillard avec sa
longue chevelure tombant en arrière". Il était
très cultivé et avait publié deux volumes
de lettres de Saint François de Sales. Sur le plan social,
Mgr Servonnet protégeait les abbés et curés
démocrates, et il était très ouvert à
toutes les propositions pour améliorer le sort des plus
pauvres. Par contre, cette position très en pointe et
minoritaire dans la vision qu'il avait des problèmes sociaux
sera largement combattue par son propre camp. De plus, ce libéral
républicain craignait le modernisme et sur le plan du
dogme et de la doctrine, il sera loin d'être un libéral,
dans cette approche, il était conservateur. Un personnage
attachant, mais qui n'arrivera jamais à résoudre
ses contradictions.
Pour ce Congrès de Bourges, organisé localement
par Mgr Servonnet, tout commence le 10 septembre 1900. Ils seront
650 prêtres ce jour-là à entrer dans le Petit
Séminaire de Bourges afin de discuter des problèmes
prévus à l'ordre du jour. Ainsi seront évoqués
"le devoir social du prêtre", "le Clergé
et la société moderne", ou encore "le
prêtre et les hommes". Tout devait se passer calmement
et sereinement... il n'en fut rien ! Les bons pères s'étripèrent
verbalement, entre ceux qui acceptaient le régime politique,
et ceux qui le détestaient. En outre, se révélèrent
des conflits plus philosophiques, "entre néo-kantistes
et néo-thomistes" qui prirent des tournures inquiétantes
dans une telle assemblée. Il y eut, nous dit Mgr Jean
Villepelet, " de violentes interruptions et cris dans la
salle".
Ce Congrès de Bourges, qui devait
rassembler les catholiques, va contribuer à les diviser
davantage. Les idées libérales de Mgr Servonnet,
l'Archevêque de Bourges ne vont pas plaire à un
clergé en majorité réactionnaire.
Cette tendance va s'accentuer très vite, avec la loi du
1er juillet 1901 qui interdit "toute activité aux
congrégations religieuses non autorisées, et qui
entraîne la fermeture de plusieurs milliers de leurs écoles".
Jean Villepelet : le diocèse
de Bourges sous le Concordat
Guy Devailly : Le diocèse de Bourges
LA LOI
SUR LES CONGREGATIONS A BOURGES
A Bourges, ce sera le début de la
querelle religieuse. En octobre 1902, 74 membres de l'épiscopat
publient une lettre de protestations face aux fermetures d'écoles
religieuses. Mais une fois encore, Mgr Servonnet n'est pas "un
jusqu'au boutiste", il recherche la conciliation avec le
gouvernement, et, lorsqu'en avril 1903, une circulaire ministérielle
interdit aux fidèles l'accès aux chapelles qui
n'ont pas reçu l'autorisation nécessaire de la
part du pouvoir, l'Archevêque de Bourges est encore parmi
les ecclésiastiques qui acceptent la mesure.
Peu à peu, les écoles dirigées par des religieux
commencent à disparaître. Ce sont les Frères
des Ecoles Chrétiennes, puis les Soeurs de la Charité
qui quittent leur service à l'asile de Beauregard ainsi
qu'à l'Hôpital Militaire. De la même façon,
le Séminaire de Saint Célestin devint la propriété
du Département du Cher.
La rupture entre les autorités gouvernementales et l'épiscopat
est de plus en plus profonde. Lorsque les pouvoirs publiques
firent l'inventaire des biens de l'Eglise et des Congrégations,
il y eut des manifestations très hostiles contre le pouvoir,
en particulier le 9 décembre 1905. Ce jour-là date
la Séparation de l'Eglise et de l'Etat, ce qui signifiait
que la République ne reconnaissait, ne salariait, ne subventionnait
aucun culte.
Les journaux font leurs gros titres de ces informations, "Le
Journal du Cher", très réactionnaire, donne
tous les détails sur les "perquisitions chez le nonce"
à Paris, il évoque l'incident avec le courrier
du Pape lui-même qui est arrêté, ainsi que
trois curés de Paris poursuivis en vertu de la loi de
séparation qui vise ceux qui provoquent les fidèles
à la désobéissance.
Et le journal poursuit dans des informations
locales après avoir titré :
La persécution
"Nos gouvernants, exaspérés par la courageuse
défense que l'Eglise oppose à l'exécution
des lois d'exception dirigées contre la religion... déchaînent
la persécution, qu'ils exercent sans ménagement,
avec violence.
Ce sont nos archevêques qui ont été les premiers,
les victimes. Ces prélats sont pour la plupart logés
dans des palais, c'est le cas pour Mgr Servonnet, archevêque
de Bourges. Il y avait là un droit de propriété
inviolable".
A Bourges, l'épisode le plus marquant
se déroulera dans l'après midi du 14 décembre
1906. Ce jour là, Mgr Servonnet est expulsé de
son archevêché. Il a 76 ans. Il doit quitter son
palais "après avoir déclaré au Commissaire
Central qu'il refuse de sortir et ne cèdera qu'à
la violence". Alors que la zone autour de la cathédrale
est cernée par un bataillon d'infanterie et que 4000 fidèles
sont venus ovationner leur Archevêque aux cris de "Vive
Monseigneur, Vive la Liberté, Vive le Pape", Mgr
Servonnet s'en va prier dans la cathédrale, il est ému
par l'accueil de ses fidèles, il donne sa bénédiction
à droite et à gauche. A l'intérieur de la
Cathédrale, la nef est comble, les chants se font entendre,
et les prêtres entonnent le "Parce Domine". Le
"Journal du Cher" écrit alors ces lignes sur
la sortie du prélat de la Cathédrale :
" Le moment est venu pour Sa Grandeur de prendre le chemin
de sa nouvelle demeure. Une foule considérable l'y escorte.
On entend à nouveau les cris de "Vive Monseigneur",
"Vive Pie X" et les cris significatifs de : "à
bas les Francs-Maçons".
Et Mgr Servonnet se rend dans une maison située rue du
Four, que la famille de la Chaussée a mis à sa
disposition.
La bataille est rude, en effet, il est
indiqué que les agents de police pourront dresser des
contraventions aux prêtres qui officieraient devant l'assemblée
des fidèles sans en avoir fait la demande préalable,
car il s'agit d'une réunion publique aux termes de la
loi de 1881 et de la circulaire plus récente de Briand.
Beaucoup craignent que cette mesure aboutisse à terme
à la fermeture pure et simple des Eglises.
Des informations complémentaires sont données suite
à certains bruits qui se développaient dans la
ville. En particulier il est rappelé que les fidèles
ne sont "en aucun cas passibles de procès-verbaux
pour avoir assisté à des offices". L'atmosphère
était excécrable en cette fin d'année 1906
à Bourges.
Mgr Servonnet sortira humilié de ces épreuves,
il mourra le 18 octobre 1909. Pour ses funérailles, ils
ne seront pas moins de 14 évêques à suivre
le cortège funèbre, mais la cérémonie
restera à l'image de l'évêque de Bourges,
à la fois "austère et simple".
Sur le plan politique au niveau national,
tout se déroule sensiblement comme à Bourges. Jaurès
va appuyer l'action de Combes, alors que les plus extrémistes
se méfient des radicaux, et veulent que l'on s'intéresse
davantage aux ouvriers qu'à l'expulsion des Chartreux
de leur monastère. La gauche traverse une passe de division.
Le combat essentiel de Combes porte sur l'enseignement religieux.
Dans toute son action politique, il va s'appuyer sur la Franc-Maçonnerie,
étant Franc-Maçon lui-même. Son image restera
dans l'histoire celle de l'homme qui a provoqué la Séparation
de l'Eglise et de l'Etat, même s'il n'est plus au pouvoir
lors de la promulgation de la loi. C'est à cette époque
que la Loge de Bourges renaît après un sommeil de
plusieurs décennies.
Journal du Cher de décembre 1906
Brochure de Mgr Villepelet sur le diocèse de Bourges (Bibl.
Muni)
RENAISSANCE
DE LA LOGE DE BOURGES
La Franc-Maçonnerie en Berry, est
une des plus anciennes de France, bien que n'ayant pas la puissance
d'autres régions. A Bourges, avant la Révolution
de 1789, il y eut plusieurs Loges, "Sainte Solange",
"Minerve", "Les Amis de la Liberté"...
etc. Mais la tourmente révolutionnaire va tout balayer
et Bourges se retrouvera sans Loge dans une période où
elles fleurissent dans le reste du pays.
Pourquoi la Franc-Maçonnerie est-elle absente à
Bourges depuis 1851 ? C'est un des grands mystères de
cette période. Les spécialistes cherchent des raisons
: est-ce la faiblesse des Libres-Penseurs locaux, est-ce la puissance
de l'Eglise et de l'Episcopat de Bourges ? Nul ne sait.
C'est en 1903 que va se constituer à Bourges la Loge "Travail
et Fraternité", elle aura, par la qualité
de ses membres, une importance considérable dans la vie
publique de 1903 à aujourd'hui. Sur le plan municipal,
si la plupart des Maires de Bourges de la période révolutionnaire
furent Francs-Maçons, il semble qu'aucun Maire ne le fut
depuis 1903 ! Par contre, les hauts fonctionnaires locaux, les
instituteurs, les décideurs, étaient, dans de nombreux
cas, des fidèles du Boulevard Chanzy, siège de
la Maçonnerie locale.
LA
SUITE DE L'ARTICLE DANS FRANC-MACONNERIE : CLIQUER ICI
L'ELOGE
DE LA LAICITE
Au cours de cette période, de 1903
à 1914, la Franc-Maçonnerie sera très active.
En premier lieu par l'importance de son recrutement. Les premières
années sont consacrées à asseoir la Loge
en augmentant le nombre de ses adhérents. Au cours des
"tenues", ce sont souvent 3 à 4 nouveaux profanes
qui sont initiés et deviennent des "apprentis francs-maçons".
Il y a beaucoup de personnel enseignant, mais aussi des ouvriers
des Etablissements Militaires, ainsi que des officiers de carrière.
Lors de la réunion du 24 janvier
1904, le Vénérable de "Travail et Fraternité",
Courbier reçoit deux visiteurs Francs-Maçons :
Daumy, sénateur du Cher, accompagné de Béraud
sénateur du Vaucluse. Dans les travaux qui suivirent l'interrogation
d'un profane "sous le bandeau", le F.°. Soubret
proposa de voter une "adresse au F.°. Combes ministre
de l'Intérieur, Président du Conseil avec leurs
plus chaleureuses et frat.°. félicitations à
l'occasion de la défaite qu'il vient d'infliger à
la coalition réactionnaire et cléricale rangée
sous le drapeau nationaliste à la date du 22 janvier dernier".
Et sur la lancée de ces phrases
qui situent bien le combat de la Franc-Maçonnerie, les
mêmes Frères proposent une seconde "adresse",
acceptée, comme la première à l'unanimité
:
"prient leur compatriote et F.°. Henri Brisson de vouloir
bien accepter l'expression de leur plus frat.°. sympathie
à l'occasion de son élection à la Présidence
de la Chambre des Députés".
LA
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Histoire des Francs-Maçons
dans le Berry par Robert Durandeau
Journal Officiel du 3 janvier 1903
Le Journal du Cher de Janvier 1903
Archives GODF et Travail et Fraternité
BOURGES,
CITE "MILITAIRE"
Parmi les grands faits de cette époque
de l'avant-guerre à Bourges, il y a l'évolution
des Etablissements Militaires. Ils comprennent l'Ecole Centrale
de Pyrotechnie, laquelle fut transférée de Metz
à Bourges à la suite d'un Décret Impérial
de 1860, mais l'installation effective ne date que de juin 1870.
Cette Ecole était chargée de l'étude de
"tous les problèmes relatifs à toutes les
munitions". Le personnel perfectionnait les procédés
d'emploi des explosifs d'amorçage, et ils en assuraient
la fabrication. Parmi les travaux, l'Ecole Centrale de Pyrotechnie
s'efforçait d'assurer "toujours davantage la sécurité
des ouvriers employés à ces manipulations et auxquels
s'attachait la vieille légende du condamné à
mort : c'est ainsi que l'on appelait l'ouvrier qui donnait la
dernière main à la composition fulminante entrant
dans les amorces".
Les Etablissements Militaires, c'était aussi à
Bourges, l'Atelier de Construction de Bourges, qui vit le jour
en 1860 ; il était alors appelé "La Fonderie
Impériale de Canons de Bourges". A partir de 1870,
tous les grands canons vont sortir de Bourges. Les matériels
"Reffye" de 7 et de 8, la famille des "De Bange",
construits en 5000 exemplaires, puis le 95 mm de Lahitolle, du
nom d'un Ingénieur remarquable, Perrier de Lahitolle qui
est le véritable "père" des constructions
des canons de Bourges.
Le fait de se présenter comme une cité militaire
implique la commémoration des grands évènements
de guerre du passé. Ce sera le cas du monument dressé
pour le souvenir des combats des soldats berrichons de la guerre
de 1870. Pour évoquer ce fait d'arme du régiment
berrichon du 19e des Mobiles du Cher, qui va combattre les Prussiens
à Juranville, un monument sera érigé à
la mémoire des soldats tombés à ce combat
au cours duquel le commandant Martin sera tué. Et ce monument
deviendra l'objet d'un scandale !
Comme souvent en Berry, le manque de crédit ne permet
pas de dresser un monument aussi grandiose que l'auraient voulu
les initiateurs du projet.
Une statue que certains appelleront "l'Espoir" sera
inaugurée le 2 juin 1907.